Des diables et des saints
Jean-Baptiste Andrea
L’iconoclaste – 2021
Vous me connaissez. Un petit effort, souvenez-vous. Le vieux qui joue sur ces pianos publics, dans tous les lieux de passage. Le jeudi je fais Orly, le vendredi, Roissy. Le reste de la semaine, les gares, d’autres aéroports, n’importe où, tant qu’il y a des pianos. On me trouve souvent gare de Lyon, j’habite tout près. Vous m’avez entendu plus d’une fois.
Un jour, enfin, vous m’approchez. Si vous êtes un homme, vous ne dites rien. Vous faites semblant de nouer votre lacet, pour m’écouter un peu sans en avoir l’air. Si vous êtes une femme, je sursaute. C’est que j’en attends une, justement. Ce n’est pas vous, ne vous vexez pas. Je l’attends depuis cinquante ans.
Vous avez mille visages. Je me souviens de chacun, je n’oublie rien. Vous êtes cette fille aux matins blêmes rebondissant entre la ville et la banlieue. Vous êtes ce type en costume sombre dont je me rappelle avoir pensé : « Il doit faire l’amour avec un zèle de fonctionnaire », même si ça ne me regarde pas – je suis le premier à reconnaître que les femmes sont un dossier compliqué. Vous êtes blanc, vous êtes bleu, rouge, vert, vous êtes arc-en-ciel. Vous tournez autour de mes pianos, déboussolés, parce que je ne demande pas d’argent. C’est là que vous m’abordez. Vous posez tous la même question :
– Qu’est-ce qu’un homme comme vous fait là ?
Comment ça, « un homme comme moi » ? Et vous répondez toujours, à peu de choses près :
– Un homme comme vous, qui présente bien, même si vous avez oublié de vous raser la joue gauche. Un homme bien habillé, même si la forme de votre cravate est un peu démodée. Un homme, enfin, qui touche le piano comme vous le faites. Vous jouez comme un dieu, vous jouez peut-être pour Lui ? Un talent comme le vôtre, on ne le perd pas dans les gares ni les aéroports. Vous jouez comme ces pianistes qui enchantent le monde dans de grandes salles pourpres. Mais vous, vous n’enchantez que du goudron mouillé et des feutres trempés.
Vous avez raison, madame. Bien observé, monsieur. Mes scènes sentent le rail et le kérosène. Mes Carnegie Hall et mes Scala s’appellent Montparnasse, Roissy – Charles-de-Gaulle, Union Station, John F. Kennedy Airport. Il y a une bonne raison à cela. C’est une longue histoire, je ne voudrais pas vous ennuyer.
Vous passez votre chemin – l’immense majorité d’entre vous. Parfois, vous insistez. Vous m’offrez une forte somme d’argent pour jouer à votre anniversaire. À un dîner mondain, une bar-mitsva – vous me voyez hésiter. Vous proposez de me présenter votre mari, qui a un poste important à la Philharmonie. Ou votre oncle, l’agent artistique. Je décline chaque fois, merci, vraiment, c’est très aimable à vous. Je ferais un piètre invité. Je n’aime que les lieux ouverts, le vent qui circule et les portes qui claquent. Hier, vous m’avez demandé :
– Vous serez là demain ?
Demain, ce n’est ni jeudi ni vendredi, alors oui, bien sûr que je serai là.
Jean-Baptiste Andrea in Des diables et des saints, L’iconoclaste, 2021

Quatrième de couverture
C’est une histoire d’orphelin et d’amour. Celle d’un vieil homme qui joue divinement du Beethoven sur les pianos publics. Il se fait appeler Joe, pour Joseph. On le croise un jour dans une gare, un autre dans un aéroport. Il gâche son talent de concertiste au milieu des voyageurs indifférents. Il attend.
Mais qui, et pourquoi ?
Alors qu’il a seize ans, ses parents et sa sœur disparaissent dans un accident d’avion. Il est envoyé dans un pensionnat religieux des Pyrénées, Les Confins. Tout est dans le nom. Après Les Confins, il n’y a plus rien. Ici, on recueille les abandonnés, les demeurés.
Les journées sont faites de routine, de corvées, de maltraitances. Jusqu’à la rencontre avec Rose, une jeune fille de son âge. La vie n’est alors que rêves de fugues.
Jean-Baptiste Andrea a un talent fabuleux pour parler de cet enfant intérieur que nous portons tous en nous.
Ses héros ont l’âge des douleurs et des révoltes. Avec Des diables et des saints, il achève magistralement sa trilogie autour de l’enfance.
Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea (L’iconoclaste,2021, 368p.)
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C’est grâce à la superbe chronique de Sonia Boulimique des Livres que j’ai découvert Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea. Ses mots enthousiastes m’ont immédiatement donné envie de plonger dans cet univers qui promet d’être lumineux et empreint de résilience, avec la musique comme fil conducteur. Bien que je n’aie pas encore lu ce roman, cela ne saurait tarder ! Ayant déjà été séduite par le style unique et poétique de l’auteur dans Veiller sur elle, je me lance dans cette lecture avec une confiance totale et une curiosité impatiente.
Et vous, vous l’avez déjà lu ? Est-ce que ces premières lignes vous donnent envie de lire la suite? Dites-moi en commentaires 😉
Dans tous les cas, merci de votre lecture et je vous souhaite un bon dimanche !

Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites moi tout en commentaires !