« Souvent, quand il rencontre de nouvelles personnes et qu’il leur explique quel métier il exerce, David peut lire dans leur regard un amusement, ou une petite condescendance. Soit qu’ils pensent qu’un comédien dont on ne connait pas le nom et que l’on ne voit pas dans les films ou à la télé est un comédien raté, soit qu’ils se disent que pour être comédien il faut être un peu mégalo.
Éric Pessan in La tempête, Aux Forges de Vulcain, 2023.
Peut-être ont-ils raison de se moquer? Peut-être a-t-il échoué là aussi ?
Ce matin-là, un gros orage s’annonce. Tandis qu’Anne, enseignante, s’en va travailler, David, père au foyer, est « chargé » de garder la petite Miranda à la maison car la crèche est en grève.
Dans la vie, David est comédien et metteur en scène. Il a l’originalité d’être un grand fan de La tempête de Shakespeare, d’ailleurs, ce n’est pas un hasard s’il a prénommé son enfant Miranda. Auparavant, son ambition fut de produire sur scène une adaptation contemporaine de l’œuvre du grand dramaturge mais faute de budget, son fabuleux projet ne verra plus jamais le jour… je vous laisse découvrir les origines de cette tempête là en lisant le roman.
Pour ainsi dire, en ce moment, bon gré mal gré, David est sans travail.
Comment meubler le temps lorsqu’il fait mauvais dehors, en compagnie d’une toute petite? David a une idée. On va rejouer La tempête de Shakespeare.
Pour ma part,
Dans la vie, il arrive que plusieurs tempêtes s’abattent au même moment, au même endroit. À commencer par celle que la météo annonce et qui contraint à rester à l’intérieur. Puis celle du dramaturge Shakespeare, patrimoine mondial de littérature et intarissable source d’inspiration. Enfin, la tempête que l’on garde en soi… cette frustration et cette amertume qui tourbillonnent dans la tête.
Écrite à la troisième personne, cette tranche de vie raconte le déroulement de cette simple journée d’orage en cinq actes, pour reprendre le chapitrage de l’illustre dramaturge, dans l’intimité d’une petite famille citadine dont le papa a la singularité d’être un metteur en scène, grand fan de Shakespeare mais sans travail.
Cette tranche de vie m’a particulièrement émue et révoltée contre les préjugés dont sont affublés les intermittents du spectacle.
Sans prétention ni pathos larmoyant mais toujours empreint de cette colère sourde, ce sentiment d’injustice, ce court roman illustre les ressentis et les réflexions existentiels de David. Ce dernier, fidèle à son âme d’artiste, ayant fait le choix professionnel du statut d’intermittent du spectacle et s’étant vu refuser le budget pour réaliser son projet, ressent la réprobation de son entourage à commencer par celle d’Anne, qui n’a jamais osé se prononcer à ce sujet mais qui n’en pense pas moins.
Heureusement, dans ce roman, être un artiste, même sans travail, c’est aussi avoir le pouvoir magique d’enchanter la réalité et le temps passé entre père et fille afin de créer des souvenirs heureux.
Après tout n’est-ce pas cela être artiste : toujours créer pour émouvoir, exprimer, instruire etc. Et trouver son public. En tout cas, la petite Miranda, du haut de ses un an et demi, est fière et heureuse d’avoir un papa aussi imaginatif et drôle.
Le récit interroge sur la capitalisation de l’art en général et le futur des intermittents du spectacle en particulier: to be or not to be, that is the question_ être ou ne pas être, une fois de plus, telle est la question shakespearienne.
Coup de cœur ! Parmi mes meilleurs romans lu en 2023.
Quelques citations 🤫
« Le père explique à sa fille que l’île de Prospéro ressemble à leur appartement juché au huitième étage de cet immeuble: l’art y est partout présent, dans la bibliothèque, sur les murs, et surtout il s’approche d’elle qui rentre instinctivement la tête dans les épaules, elle ne perd pas une miette de ce qu’il raconte dans nos cerveaux. Et David embrasse le front de la fillette, puis la chatouille; son rire encore éclate dans la cuisine, emplit l’espace tout entier, roule comme une bille insouciante.
C’est de cela dont David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire à bien élever un enfant, on dit peu l’inverse: tout ce que l’enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c’est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »
« Souvent, quand il rencontre de nouvelles personnes et qu’il leur explique quel métier il exerce, David peut lire dans leur regard un amusement, ou une petite condescendance. Soit qu’ils pensent qu’un comédien dont on ne connait pas le nom et que l’on ne voit pas dans les films ou à la télé est un comédien raté, soit qu’ils se disent que pour être comédien il faut être un peu mégalo.
Peut-être ont-ils raison de se moquer? Peut-être a-t-il échoué là aussi ? il n’est plus comédien de toute façon, trois ans à préparer une création pour finir par voir le projet s’effondrer. Shakespeare est trop élitiste, lui a-t-on répondu. Baisse des budgets. Baisse des subventions. Baisse des ambitions. Baisse des prétentions. Une fermeture des théâtres là-dessus, un embouteillage de production une fois la pandémie jugulée, une guerre au loin, une crise énergétique, une crise financière, et fin du rêve dont l’étoffe est définitivement déchirée.
La rancœur et l’amertume toujours remontent des tréfonds, David doit se protéger de lui-même, se retrancher dans l’instant présent pour éviter d’être assiégé par la monumentale vague de l’échec. »
« Anne est professeure de français, un jour l’enfant comprendra ce que cela signifie d’enseigner du lundi au vendredi, et David, lui, est comédien, comédien à terre, comédien sans projet, sans planche de salut, sans espoir pour l’instant d’un jour remonter sur scène. Comédien au plus bas, lessivé, naufragé lui aussi. Comédien marqué par la faillite de ses espoirs, par l’abandon, la poisse. C’est Anne qui ramène mois après mois son salaire à la maison, c’est grâce à elle que tous trois vivent, cahin-caha, avec ce peu. »
Ma note : 5 étoiles sur 5
#MatempêtePessanShakespeare #NetGalleyFrance
+ À lire pour découvrir une tranche de vie par le biais de cette interprétation inattendue de la tempête shakespearienne.
– S’abstenir si les réalités du monde culturel et artistique contemporain ne sont pas votre tasse de thé.

Présentation de la maison d’édition
David est metteur en scène de théâtre. Il apprend un matin que sa future mise en scène de La Tempête de Shakespeare ne se fera pas. Ce revers, le dernier d’une longue série, le plonge dans une profonde crise existentielle. Seul espoir à l’horizon : il doit garder sa fille car la crèche est en grève. David va lui jouer sa mise en scène de La Tempête.
À quoi servent les artistes ? À quoi sert l’art ? À quoi servent ceux qui ne font pas des métiers sérieux ? Que laissent-ils à leurs enfants, à nous, aux autres, au monde, sinon le plus précieux des cadeaux : l’étoffe des rêves ?
LE SAVIEZ VOUS ? La Tempête est une pièce de théâtre écrite par William Shakespeare en 1611. Elle raconte l’histoire de Prospero, le duc de Milan déchu et exilé sur une île avec sa fille Miranda par son frère Antonio et le roi de Naples Alonso. Prospero utilise sa magie pour provoquer une tempête qui fait naufrager le navire transportant ses ennemis sur son île. Il leur fait subir des épreuves pour les amener à se repentir et à lui rendre son duché. Il arrange aussi le mariage de sa fille avec Ferdinand, le fils d’Alonso. Il est aidé par Ariel, un esprit de l’air qu’il a libéré de la sorcière Sycorax, et contrarié par Caliban, le fils monstrueux de Sycorax qui revendique l’île comme sienne. À la fin, Prospero pardonne à ses ennemis, renonce à sa magie et retourne à Milan avec sa fille et son gendre. La pièce suggère que l’amour est la seule force capable de réconcilier la famille.

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