Sans vin, l’or est beau…

« Conclusion : prenez garde à la lecture ! Cette activité tranquille d’apparence, et célébrée par tous les pédagogues, peut entraîner de graves désordres mentaux ! « 

Erik Orsenna in Histoire d’un ogre, Gallimard, 2023

Sans vin, l’or est beau…

Une fois n’est pas coutume, cette contrepèterie purement circonstancielle est ma façon à moi d’aborder notre livre du jour.

Histoire d’un ogre est le portrait critique du patron situé à la tête de l’une des plus grosses fortunes de France. Dans son récit, le Narrateur, ainsi se nomme-t-il, comme un tabou, se garde farouchement de prononcer le nom.

Sans vin, l’or est beau: c’est donc dans la sobriété qu’une fortune est mieux admirable… CQFD?

Grâce à la magie de la mise en abîme et de la filature permise en littérature, le Narrateur nous amène à découvrir le personnage sous son jour romanesque: ses origines historiques, son patrimoine familial, son éducation, ses premiers pas dans la finance puis les opérations stratégiques et autres manœuvres qui ont fait de lui l’Ogre qu’il est aujourd’hui.

Sans lésiner sur les formes maximalistes, hyperboles et autres figures de style, l’œuvre de l’Académicien est un roman satirique, frôlant de près le pamphlet et, sait-on jamais, le règlement de compte.

Observons sur cette image que le régime alimentaire de tout ogre qui se respecte est à base de cadavres en tous genres

Pour ma part,

De mémoire, tout le monde sait que les ogres sont des géants à l’aspect effrayant se nourrissant de chair humaine. Ce que tout le monde espère toujours, c’est que ce derniers n’existent que dans les contes de fées racontés pour effrayer les enfants pas sages…

Et pourtant, dans cette Histoire vraie, il nous est proposé de faire la connaissance de l’un d’entre eux, réel, vivant et omniprésent de notre paysage industriel, médiatique et peut-être bientôt politique?

Riche de préceptes pour les néophytes en finances, comme moi, avec la pédagogie qu’on lui connait, le Narrateur, fidèle à sa vocation d’ancien Professeur d’économie, nous éclaire de son savoir. De même, il n’hésite pas à papillonner de part et d’autre de sa propre ligne narrative, tantôt côté personnage, tantôt côté lectrice, lecteur.

Moins virulent qu’un pamphlet, moins expéditif qu’une chronique, Histoire d’un ogre, à l’instar de Gargantua de Rabelais au XVIe siècle est un roman satirique dont le but est surtout de démontrer l’emprise de l’Ogre sur notre société laquelle devrait s’inquiéter de savoir « Que restera-t-il quand il aura tout dévoré? ».

Plus que l’histoire proprement dite, c’est-à-dire le portrait du personnage et la critique du capitalisme, c’est la dimension littéraire qui m’a plu. La qualité d’écriture, la richesse des figures de style et l’indéniable talent de conteur de l’Académicien.

Ce livre s’inscrit dans le cadre des actualités incandescentes de ces dernier mois.

Bonus: Si vous êtes du genre, quelques confidences et mises en lumière de certaines affaires (pas toutes quand même) vous y attendent.

Bonus bis: le Narrateur vous livre sans compter tous ses bons plans restaurants, psychologues, j’en passe et des meilleures. Si vous êtes à la recherche de recommandations amicales.

Quelques citations

« Un château, un moulin, un fleuve, un héros, un ogre : les personnages sont prêts. La tragédie peut commencer. « 

« Conclusion : prenez garde à la lecture ! Cette activité tranquille d’apparence, et célébrée par tous les pédagogues, peut entraîner de graves désordres mentaux ! « 

« Parfois l’erreur d’une vie ne vient que d’une légère méprise sur les mots : la grosseur n’est pas la grandeur. Créer n’est pas accumuler. Ni entreprendre avaler. « 

« En conséquence, comment expliquer la dérive qui change un homme visionnaire parce que utile aux autres en ogre obsédé d’avaler? Mystère de la nature, traumatisme caché de l’enfance, mission familiale, ordre venu du ciel, peur panique de manquer un jour, terreur de la mort… Combinaison improbable et changeante de toutes ces déraisons? »

« Chère lectrice, cher lecteur, pardonnez-moi ! Quand je suis lancé, plus rien n’arrête mon flux pédagogique. Il m’est resté de mes douze ans d’enseignement des matières premières (Panthéon-Sorbonne, École Normale Supérieure) une passion d’expliquer. « 

« L’Ogre, puisque sa nature d’ogre l’y contraignait, continua d’enchaîner les repas. Après des bateaux et des ports, il avait englouti une banque (Rivaud, spécialisée dans l’exploitation des matières premières des ex-colonies françaises et britanniques). Et avançait discrètement ses pions dans la communication et la publicité. »

« En choisissant pour Principe Directeur de nos sociétés la concurrence effrénée, notre espèce humaine s’est trompée. Et nous constatons chaque jour les conséquences de cette terrible erreur. C’est cette concurrence, partout et toujours, qui a déréglé notre planète et son climat. Qui peut nous croire capables de résister à tous ces périls qui montent sans un retour à la solidarité? »

Erik Orsenna in Histoire d’un ogre, Gallimard, 2023

Ma note : 4.5/5

À lire si vous êtes passionné(e) de propos savants et curieuse ou curieux de faire la connaissance de notre Ogre invisible mais vivace et vorace. Cette curiosité-là vous ouvrira les yeux et vous tendrez mieux l’oreille.

Ou pas si vous êtes insensible au genre littéraire en général et aux contes en particulier. Je veux dire par là que vous pouvez exactement retrouver l’équivalent informatif du contenu de ce livre à travers les actualités.

2 réponses à « Sans vin, l’or est beau… »

  1. Avatar de Light And Smell

    Je serais curieuse de découvrir ce livre autant pour sa qualité littéraire que la critique d’un système qui me révulse.

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Absolument! L’histoire n’est pas une révélation en soi… Mais qu’est-ce que c’est bien écrit, magistral, on ne s’ennuie pas !

      Aimé par 1 personne

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