Ami·e·s De Lire bonjour et bienvenue dans cette chronique ! Au sommaire :
Aujourd’hui nous allons parler du roman de Gaëlle Josse intitulé Ce matin là, paru en janvier 2021 aux éditions Notabilia.
Synopsis
Un matin, tout lâche pour Clara, jeune femme compétente, efficace, investie dans la société de crédit qui l’emploie. Elle ne retournera pas travailler. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle.
Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.
Ce matin-là, c’est une mosaïque qui se dévoile, l’histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan, et qui cherche comment être enfin à sa juste place.
Qui ne s’est senti, un jour, tenté d’abandonner la course ?
Une histoire minuscule et universelle, qui interroge chacun de nous sur nos choix, nos désirs, et sur la façon dont il nous faut parfois réinventer nos vies pour pouvoir continuer.
Gaëlle Josse saisit ici avec la plus grande acuité de fragiles instants sur le fil de l’existence, au plus près des sensations et des émotions d’une vie qui pourrait aussi être la nôtre.
LE SAVIEZ-VOUS ? La fée Carabosse est un personnage de conte de fées apparu pour la première fois dans « La Princesse Printanière », un conte publié par Marie- Catherine d’Aulnoy en 1697. Elle est devenue l’archétype de la fée malfaisante, vieille et laide, remarquable par sa bosse.
Se reconstruire et se réinventer après le burn-out
Clara est une jeune femme au profil gagnant : dynamique, compétente et qui se donne tous les moyens de réussir ; des costumes trois pièces, un agenda bien rempli, un important portefeuille de clients, une organisation sans faille, une disponibilité à toute épreuve.
Son métier ? Vendre de l’argent. Clara est conseillère de clientèle dans une agence de crédit.
Au fil de sa carrière, en plus d’horaires élastiques et de responsabilités à rallonges, Clara gagne la reconnaissance de ses pairs: au bureau, on la surnomme « Carabosse », dans le bon sens du terme suppose-t-on puisqu’il s’agit d’un gentil jeu de mots entre collègues…
Et ce n’est certainement pas son compagnon Thomas qui s’aventurera à entraver ses ambitions professionnelles. Quant au reste de la famille, et bien Clara gagne très bien sa vie, il n’y a donc rien à désapprouver.
Dans le domaine de Clara, pour évoluer et s’épanouir, la règle d’or est de toujours faire plus : plus de chiffres, plus de responsabilités quitte à sacrifier son temps libre et donner de sa personne lorsque la situation le requiert.
Vendre de l’argent et aimanter le profit n’est jamais chose simple: chaque dossier traité ou en cours est l’aboutissement de calculs complexifiés et de manipulations parfois inscrupuleuses.
Comme ce matin là.
Juste après avoir conclu un prêt à la consommation avec un couple âgé, elle craque et s’évanouit au travail.
L’urgence passée, demeure la question inéluctable : et maintenant ?
Pour ma part,
À travers un récit tourbillonnant, entre le passé et le présent, un texte mélancolique et quelques éclaircies poétiques, la vie de Clara illustre la genèse d’un burn-out professionnel et comment vivre et se réinventer après un tel brisement.
Ce roman interroge également sur la considération de la vocation professionnelle. Les réelles questions à se poser lorsque le simple fait de se rendre au travail se transforme en calvaire et que l’atmosphère y devient délétère. L’on voit ici à quel point il est dérisoire de persévérer dans un métier dont on ne perçoit plus le sens, dans une profession contraire à ses convictions et valeurs profondes.
Bien qu’il s’agisse d’une fiction, l’histoire de Clara m’a passionnée dans la mesure où, très subjectivement, j’ai déjà connu, dans mon entourage, quelqu’un comme Clara…
Quelques citations
« Puis Thomas la désire, toujours cette histoire de peau entre eux, ses mains parcourent un tracé familier qu’il redécouvre.
Leurs corps en ombres chinoises sur le mur de la chambre. Thomas avance avec lenteur dans cette chorégraphie dont tous deux connaissent chaque pas, chaque dérobade,chaque sursaut. Clara se laisse envahir, portée par cette chaleur qui la ramène à la vie. Il attend son plaisir à elle, le moment où il pourra à son tour sombrer dans un spasme. Il guette les signes sur son visage, le léger tremblement sur ses paupières, sur ses lèvres. Elle s’accroche à lui, à ses épaules, se noue à ses reins et tente d’épouser son accélération, puis quelque chose lâche, elle abandonne, et bientôt il est seul dans cette danse haletante qu’il mène à sa fin, en basculant dans un plaisir amer, celui d’une solitude qui en frôle une autre, deux bateaux dans la nuit. Il roule sur le côté et ce sont deux gisants, côte à côte. «
« Clara, la vaillante, vacillante. Une lettre en plus qui dit l’effondrement.
Une lettre qui se faufile au milieu de la vaillance, la coupe en deux, la cisaille, la tranche.
Une lettre qui dessine une caverne, un trou où elle tombe, un creux, une lettre qui l’empêche de retrouver celle qu’elle était, entière, debout. »
« Que faire des jours, que faire du temps, de ces journées qui s’étirent, sans saveur et sans parfum ? Le temps naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse qu’il faut grignoter, éroder minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie. »
« Elle pense à faire un voeu. Je voudrais être émerveillée. Elle se répète ce mot, émerveillée. Un mot qui se lit dans les yeux, dans leur incrédulité éblouie, dans un invisible soulèvement de tout l’être. Elle aime ce mot qui lui vient de l’enfance, les merveilles. Des images pour toute la vie sous les paupières. Elle se souvient, enfant, d’avoir écrit une liste de merveilles sur une feuille de papier pliée et cachée sous ses livres d’école, sur son petit bureau laqué blanc. Elle avait écrit le titre en l’entourant de couleurs, et elle avait utilisé un feutre différent pour chaque ligne. C’est donc que les merveilles existent. »
« Devant les linéaires de yaourts, fromages blancs, desserts lactés, elle s’arrête. Les rayons lui paraissent infinis, en fongueur, en hauteur, en quantité, en variété. Elle reste devant et elle ne sait plus. Elle ne sait plus ce qu’elle veut. Elle ne veut plus rien. Devant cette profusion babylonienne, devant ces extravagantes abondances, elle cale. L’oeil qui balaie les rayons sans rien voir, rien que du carton de couleur, du verre et du plastique. Elle tend le bras pour attraper un paquet, puis renonce. »
« La sensation de confort retrouvé ne dure guère. En un éclair, les visages de ses collègues défilent. Elle ne veut pas retourner là-bas. Elle ne veut plus, elle ne peut plus. Mais que faire d’autre ? Il faudra bien répondre à cette question, un jour. Mais quand ? Un mois, trois mois, un an, jamais ? Comment regarder à nouveau ses chefs, ses collègues ? Sur son front, il y aura désormais marqué au fer rouge :FRAGILE. Personne veut s’encombrer de ça. »
« Toujours pas de lumière à travers les rideaux, elle hésite à allumer sa lampe de chevet, puis elle s’enfonce loin dans son lit, là où son odeur, sa chaleur l’attendent, la rassurent. C’est tout ce qu’elle sait du bonheur, maintenant. »
« Ce qu’elles ont été l’une pour l’autre. Fusionnelles. Essentielles. Disjointes. Retrouvées. Deux embarcations qui vont leur vie, s’éloignent,reviennent. Entre elles, années d’apprentissage, à brûler un temps qui ne reviendra jamais, un temps nacré par l’éclat du jeune âge, parfois troué d’indéchiffrables chagrins, qu’il faut vite enterrer, parce que la jeunesse ne veut que la grâce de la vie. »
« Elle repense à ce qu’elle est aujourd’hui, une âme défaité, une âme épuisée, fourvoyée. Elle veut appartenir à nouveau au souffle de la vie, quitter les rives du ressassement, des pensées mâchées et remâchées qui ferment son horizon. Ce qu’elle craint, c’est d’éprouver la haine, l’acidité de l’échec, l’amertume qui voile le regard, soude les mâchoires et écrase les commissures des lèvres. Elle craint l’indifférence, l’anesthésie, ce double vitrage entre la vie et elle. »
La note De Lire Délire
+ À lire pour observer aux premières loges un cas de burn-out… À prescrire en prévention.
– S’abstenir si vous n’êtes pas encore prêt.e.


Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites moi tout en commentaires !