« Bientôt, vivre dans l’instant et se trouver là où on a envie avec qui on a envie sera tout ce qui restera. »
Ann Scott in Les Insolents, Calmann Levy, 2023.
Alex, Parisienne et musicienne de profession, a aujourd’hui la quarantaine avancée. Son mode de vie actuel, sa récente rupture avec Jean et son intuition la poussent à quitter la ville des Lumières. Sans avoir visité la maison au préalable, elle déménage pour s’isoler dans le Finistère, à deux pas de la mer, non sans laisser perplexes ses amis de toujours, Margot, éditrice et Jacques, galeriste.
« Les insolents sont ceux qui insultent ou blessent par une audace excessive ». Ce roman me rappelle cette citation dont je ne me souviens plus de l’auteur (Jean Cocteau peut-être mais je n’en ai pas la certitude, n’hésitez pas à me corriger).
En quelque sorte, c’est avec cet état d’esprit que j’embarque dans le récit. Car insultes et blessures ne manqueront pas dans cette histoire.
En trois parties, quelques chapitres aux intitulés éloquents ,« Tu mourras seule et mal sapée » par exemple, et des interludes comme dans les chansons, j’ai découvert une tranche de vie qui raconte l’histoire d’Alex et son installation dans sa nouvelle existence loin des mondanités de la capitale.
Ce récit à la troisième personne nous ramène quelques temps avant la pandémie du COVID-19 et les confinements.
J’ai apprécié ma découverte : les raisons de quitter Paris et de plaquer le microcosme culturel ultra sélectif pour se consacrer à la solitude, à la contemplation et à la débrouille ; effectivement, il n’est pas facile de se déplacer en milieu rural sans permis ni vélo, encore moins d’allumer un feu de bois et j’en passe et des meilleures.
J’ai lu avec intérêt les parts d’ombres et de lumières d’Alex, Margot, Jacques et comparses décrites par la plume d’Ann Scott, tantôt « pop », tantôt sanglante et déchaînée mais toujours avec un joli retour au calme. Ces détails là, vous les découvrirez en lisant le livre.
J’ai enfin applaudi leur insolence. Toutes et tous, pour des raisons qui leurs sont propres, vivent la recherche du bonheur en faisant fi des codes institutionnels « classiques » : mariage, famille , parentalité, et l’assument pleinement. Cette liberté « insolente» farouchement défendue est la source de leurs échecs amoureux respectifs.
Heureusement, au fil des décennies, les ami.e.s sont toujours là.
Les Insolents est in fine une ode à l’exil et à l’amitié sincère, à la confiance au-delà des instincts et des pulsions, l’histoire de trois âmes sœurs inséparables malgré le temps et l’espace.
Quelques citations
« Et maintenant, évidemment, Jean la méprise, a complètement changé de regard sur elle, la voit comme une allumeuse ou une manipulatrice. Une petite conne habituée à être courtisée et à qui tout est dû. Une égoïste qui s’est servie de lui à un moment où elle se sentait trop seule. Une instable qui a sa propre logique pour justifier ses comportements du moment qu’ils correspondent à ce qui l’arrange. Et une mytho qui ne serait pas bisexuelle, comme elle le dit, mais entièrement lesbienne, qui aurait peur des hommes, qui ne se sentirait pas à la hauteur de leur désir et qui les ferait courir pour donner le change. »
« Jamais elle n’aurait imaginé qu’un jour, elle vivrait près de l’océan et pourrait y aller n’importe quand. Elle essaye de se rappeler à quel moment les choses ont basculé. ça la frustrait déjà depuis quelque temps quand elle lisait des interviews ou des bios d’artistes partis s’exiler ici ou là pour travailler différemment. Mais elle ne s’attendait pas à la jalousie qui avait commencé à l’envahir, petit à petit chaque fois qu’elle regardait un film avec des scènes qui se passaient à d’autres endroits que dans une ville. »
« Une fille qui a les larmes aux yeux parce qu’elle ne sait pas où elle a trouvé le courage de tout quitter et qui espère que ça va aller. Qu’elle va faire de la bonne musique ici, qu’elle va continuer d’être sollicitée pour des projets importants même si elle n’est plus à Paris. Qu’elle va rester sur une pente ascendante, ou qu’au moins ses revenus vont rester stables. Qu’ils ne risquent pas de chuter au point qu’elle ne puisse ni repartir, ni garder la maison, et qu’elle se retrouve coincée dans un deux-pièces en province et finisse par se tirer une balle. Mais plus que tout, elle espère qu’elle ne va pas se perdre, qu’elle va continuer d’être ce qu’elle est, ou que ce qu’elle va devenir sera mieux qu’avant, et pas l’inverse. »
« Elle ne se sent pas seule, ici, et elle ne l’est pas. Elle est entourée de tous les génies imaginables à chaque seconde. Il lui suffit de mettre n’importe quel disque, de plonger dans n’importe quel film, d’ouvrir n’importe quel livre. Elle parle à ses fantômes en permanence. Elle leur parle à haute voix dans la maison ou dans sa tête quand elle est dehors. »
« YouTube est rempli de centaines de milliers de guitaristes et de bassistes et de batteurs qui font des reprises et qui sont super doués, mais sans le truc avant-garde qui sidère ou l’émotion qui va scotcher toute une génération. Ils ont la technique mais rien de plus, et quand bien même ce serait le cas, pendant combien de jours ou d’heures une découverte nourrit avant qu’on passe à la suivante? Il n’y a que les jeunes artistes qui démarrent qui sont motivés pour mettre en ligne un tas de choses, saisir tout ce qui peut ressembler à une opportunité. Les autres sont perdus, ou sur pause, ou se sentent comme des reliques. Avoir un compte sur un réseau social sans être beaucoup liké, c’est comme la cage de l’animal au fond du zoo devant laquelle personne ne s’arrête. C’est la même violence ce n’est pas uniquement en tournée, que de jouer devant une salle vide, excepté que c’est tous les jours à chaque seconde. »
« Elle sait que sa profession va disparaitre. (…) Plus personne ne payera pour de l’art, il sera gratuit ou on s’en passera. »
« Bientôt, vivre dans l’instant et se trouver là où on a envie avec qui on a envie sera tout ce qui restera. »
Ma note : 4 sur 5
À lire pour aborder des thèmes actuels, comme la crise du Covid, l’écologie, les réseaux sociaux ou la bissexualité, à travers des confidences et des déboires existentiels.
S’abstenir si et seulement si apercevoir la vie mondaine et son contraire, n’est pas votre tasse de thé.

« À la sortie de la petite gare, en sentant la moiteur dans l’air et en voyant les palmiers sur le parking, elle a eu l’impression de débarquer dans un autre coin que le Finistère, quelque chose d’étrangement chaud, humide, enveloppant, et elle a su qu’elle allait être bien ici. »
Alex, Margot et Jacques sont inséparables. Pourtant, Alex, compositrice de musique de films, a décidé de quitter Paris. À quarante-cinq ans, installée au milieu de nulle part, elle va devoir se réinventer. Qu’importe, elle réalise enfin son rêve de vivre ailleurs et seule.
Après La Grâce et les Ténèbres, Ann Scott livre un roman très intime. Son écriture précise et ses personnages d’une étonnante acuité nous entraînent dans une subtile réflexion sur nos rêves déçus, la solitude et l’absurdité de notre société contemporaine.Source image & résumé : Lien
Le saviez-vous ? Ann Scott est une romancière française née en 1965 à Boulogne-Billancourt. Elle est l’auteur de plusieurs romans qui traitent de la génération X, du postmodernisme, de la musique, de la sexualité et de la nostalgie. Son roman le plus connu est Superstars, publié en 2000, qui raconte le quotidien de deejays parisiens à la fin des années 1990.

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