Méfiez-vous des gens qui ghostent !

« Il devenait soudainement clair que nous étions tous composés des mêmes organes, des mêmes tissus et des mêmes fluides, empaquetés dans une version de ces millions de stéréotypes qui forment l’espèce humaine ; que nous avions tous des désirs et des complexes ; le besoin de se sentir soutenus, compris, importants et utiles d’une façon ou d’une autre. Aucun d’entre nous n’est exceptionnel. Je ne sais pas pourquoi nous nous battons avec tant d’énergie contre cette évidence. »

Dolly Alderton in Ghost, Fayard, 2024


La narratrice, Nina, a franchi le cap de la trentaine et a tout pour être fière : un business épanouissant comme auteure de livres de cuisine, un appartement londonien dont elle est l’heureuse propriétaire, et ses éternelles amitiés avec Lola et Katherine.

Mais il y a deux ombres au tableau : tout d’abord son père, Bill, éminent professeur de Lettres à la retraite, est atteint d’une maladie neurodégénérative sévère qui le rend vulnérable et lui fait perdre ses souvenirs malgré les bons soins de son épouse Mandy, la mère de Nina.

Et avec ceci, sous la pression de son horloge biologique, Nina angoisse de rester célibataire et n’a qu’un seul souhait impérieux : celui de partager sa vie avec quelqu’un. Il faut dire qu’à l’exception de Lola, tous·tes ses proches sont quasiment en couple, parents d’enfants en bas-âge, bien loin des soirées arrosées auxquelles tout ce petit monde s’était accoutumé autrefois.

Qu’à cela ne tienne, Nina et Lola décident de télécharger la fameuse application de rencontres Linx en espérant y décrocher l’âme sœur.

C’est ainsi que Nina fait la connaissance de Max, un comptable de 37 ans dont le physique avantageux est, je cite, « à mi-chemin entre Hulk et Jésus ».

Ensemble, ils filent le parfait amour jusqu’au jour où, sans crier gare, Max disparaît de tous les radars sans un mot.

En excluant l’hypothèse de la mort subite du comptable, tout porte à croire que notre amie Nina s’est faite ghostée ! Sur ce je ne vous en dis pas plus vous le découvrirez en lisant le livre.

Malgré une première partie languissante qui saura ravir les fans de story d’amour: la demoiselle en pâmoison, les tête-à-têtes mièvres à souhait, des scènes sexy, les belles promesses et j’en passe et des meilleures, le récit de Nina ne se limite pas à la romance, vous l’avez lu entre les lignes !

En tout cas, chapeau bas pour ma part car en déjouant tous mes pronostics le récit m’ a scotchée de A à Z.

Ce qui m’a vraiment convaincue, c’est la façon unique de l’auteure de décortiquer l’un des phénomènes propres à l’ère des réseaux sociaux et des applications de rencontres : le ghosting ou autrement dit le fait de disparaître sans explication, s’évanouir dans la nature et continuer de hanter les pensées de la personne quittée.

Contre toute attente, Ghost est une histoire qui met en avant le féminisme, la famille et la sororité car Nina est une femme de valeurs : son indépendance, son courage, son dépassement du sentiment d’envie et sa solidarité envers ses proches le prouvent et en font un personnage intègre et attachant.

Grâce à la plume brillante et intrépide de l’auteure qui ose tout sans jamais dépasser les bornes de la bienséance et semble prendre un malin plaisir à jouer avec les nerfs, le récit se lit aisément. Les descriptions y sont riches et ne manquent pas d’humour tant les réparties sont à couper le sifflet.

Je n’ai qu’une seule conclusion : si vous cherchez quelque chose de féministe, décomplexé et révélateur, foncez sur cette pseudo romance flanquée de sa chute en apothéose !

Quelques citations 🤫

« J’avais remarqué qu’aux abords de la trentaine, les gens se mettaient à considérer chacune de vos décisions personnelles comme un jugement sur leur propre vie. »

« Ils parlaient de leur choix de passer le restant de leurs jours à Pinner comme ils auraient parlé d’un hôtel choisi aux abords d’un aéroport, la veille d’un vol matinal – pratique, impersonnel, sans chichis : pas d’intérêt particulier, mais ça remplit son office. Rien dans ce lieu où mes parents avaient choisi de vivre ne leur procurait de plaisir autre que celui d’avoir fait un choix raisonnable – ni le paysage ni l’histoire de la ville ni les parcs ni l’architecture ni le voisinage ni les activités culturelles. Ils habitaient la banlieue parce que c’était proche de tout. Ils avaient construit leur maison, et par conséquent leur vie, autour de la notion de praticité. »

« Je suis retournée voir papa, toujours absorbé par la lecture de son journal. « Papa ? – Oui, Poucette ? » a-t-il dit en tournant la tête vers moi. J’ai ressenti une bouffée de soulagement, comme toujours lorsqu’il m’appelait par le surnom qu’il m’avait donné quand j’étais petite et qui était passé, à l’image de tout bon surnom d’enfance, par plusieurs variantes plus ou moins absurdes – de Bébé dodu d’abord appelé Petit Poussah, j’étais vite devenue Petit Poucet, Pouce-pouce, et enfin Poucette. »

« Il devenait soudainement clair que nous étions tous composés des mêmes organes, des mêmes tissus et des mêmes fluides, empaquetés dans une version de ces millions de stéréotypes qui forment l’espèce humaine ; que nous avions tous des désirs et des complexes ; le besoin de se sentir soutenus, compris, importants et utiles d’une façon ou d’une autre. Aucun d’entre nous n’est exceptionnel. Je ne sais pas pourquoi nous nous battons avec tant d’énergie contre cette évidence. »

« – Pourquoi tes parents n’ont eu qu’un seul enfant ? – Je ne pense pas que ma mère ait jamais vraiment souhaité être maman, ai-je répondu. Elle a cru qu’elle voulait des enfants, et puis elle m’a eue et elle s’est aperçue que ce n’était pas son truc. – Je n’y crois pas une seconde. – Si, si, je t’assure. Et curieusement, ça ne me pose pas de problème. Je ne pense pas être particulièrement en cause. Je crois qu’elle aurait été déçue de toute façon, peu importe le sexe ou le caractère de son enfant. En fait, j’ai de la peine pour elle. Ça doit être terrible d’avoir un enfant et de se rendre compte qu’on a pris la mauvaise décision. D’autant que c’est un truc impossible à dire, ou peut-être juste à un psy. Du coup, elle a toujours dû garder ça pour elle, comme un secret honteux. »

« – Figure-toi que je me suis fait ghoster, la semaine dernière. – Qu’est-ce que ça veut dire ? – C’est quand quelqu’un te largue en faisant le mort au lieu d’avoir une explication . La personne disparaît, littéralement sans un mot. Ça s’appelle le ghosting. »

« Il suffit de regarder le contenu des chariots de supermarché pour comprendre que la vie d’adulte n’est simple pour personne. »

« À ce jour, les enterrements de vie de jeune fille restent les exercices de narcissisme les plus extrêmes auxquels il m’ait été donné d’assister. »

« – Si j’étais vous, est intervenue Claire, je profiterais juste de mon statut de célibataire, sans me mettre de pression. Il n’y pas d’urgence à fonder une famille. » Je crois qu’il n’existe rien de plus exaspérant que d’entendre une mère de famille, enceinte et en couple depuis des années, dire à une trentenaire célibataire que rien ne presse pour avoir des enfants. « Je veux dire, croyez-moi… Profitez de votre liberté ! »

« « Les fautes d’un artiste doivent-elles gâcher le plaisir que nous procurent ses œuvres ? Si tu peux répondre à cette question, papa, tu pourrais bien être capable d’apporter une réponse à l’éternel conflit qui agite Internet. » »

« – Par pitié, Nina, pas de diatribe féministe le matin de mon mariage. – Je ne porte pas de jugement, je dis simplement que c’est sympa de voir un peu ce que c’est d’être un mec. D’avoir, une fois dans ma vie de femme, un aperçu de ce qu’est vraiment la condition masculine. – Au fond, tu as toujours voulu être un garçon, a-t-il dit en attrapant le pantalon que j’avais suspendu. Les autres filles voulaient être Barbie et toi Peter Pan. »

« Dans un froufrou de viscose grise, sept tandems de demoiselles d’honneur se sont avancés vers l’autel avec leurs bouquets de pivoines roses, toutes l’air incroyablement ravies de faire partie de cette cohorte d’élues. Nous formons une belle sororité –  je n’arrivais pas à me sentir en phase avec ce genre de féminisme de bande  ; ces groupes d’amies qui se donnaient des noms comme «  le Sabbat des sorcières  » sur les réseaux sociaux et qui tiraient une supériorité morale de leurs brunchs hebdomadaires entre filles. Avoir des amies ne fait pas de vous une féministe. En faire des tonnes sur l’amitié entre femmes ne fait pas de vous une féministe. »

« –  C’est quoi, la poche Blair  ? –  C’est un groupe démographique féminin qui s’est formé à cause de Tony Blair. Les femmes diplômées se marient rarement avec des hommes moins éduqués, alors que l’inverse est beaucoup moins vrai. Nous, les mecs, on n’est pas aussi exigeants à cet égard. Et parce que Tony Blair a encouragé les jeunes à faire des études supérieures, on se retrouve aujourd’hui avec des tonnes de femmes bardées de diplômes universitaires qui ont du mal à trouver des conjoints avec un niveau d’éducation similaire. C’est cette population de femmes que j’appelle la poche Blair. –  Donc, pour résumer, on est devenues trop intelligentes pour se marier, c’est ça  ? ai-je dit. –  Exactement  ! –  Alors c’est positif, dans un certain sens. »

« Je me suis demandé si les sympathisants de droite trentenaires recevaient par courrier des éléments de langage à utiliser dans ce genre de situations. «  Je ne suis pas certaine que ça existe vraiment, ai-je répliqué. Je comprends bien le message que tu cherches à me faire passer, Hugo. Seulement “j’aime les gays, mais le sort des pauvres m’indiffère”ne peut en aucun cas passer pour une pensée de gauche. –  Je ne suis pas indifférent au sort des pauvres  », a-t-il protesté. J’ai senti le regard de Katherine peser sur nous. Elle détestait qu’on parle de politique. «  Je pense seulement que les décisions politiques ne doivent pas être prises sous l’influence de nos émotions, a poursuivi Hugo. Ce sont les systèmes économiques efficaces qui engendrent le progrès et la prospérité, et tout le monde en bénéficie, y compris les plus pauvres. –  Tu as de la chance, ai-je dit. –  Pourquoi  ? –  Tu as de la chance de ne pas ressentir d’émotion face aux problèmes politiques.  » »

« C’est curieux comme on peut vite devenir une spécialiste de l’enfantement en s’imprégnant des histoires de ses amies  : cinq ans plus tôt, j’aurais à peine su faire la différence entre un bébé d’un jour et d’un an, et voilà qu’aujourd’hui j’en connaissais un rayon sur les contractions de Braxton Hicks, la mammite puerpérale et le massage du périnée avant l’accouchement. J’étais une experte de la méthode Ferber, des poussées de croissance, des premières dents et de l’apprentissage de la propreté. Les connaissances de notre groupe de pairs se renouvelaient avec chaque nouvelle décennie. Bientôt, je serais érudite en sectorisation scolaire, puis en dossiers de candidature universitaire, puis en régimes de retraite. Puis en EHPAD, en contrat obsèques, en discours d’enterrement. »

« Ce n’était pas la douillette quiétude domestique que j’enviais – le bébé endormi dans le landau vintage ou les jolies images scénarisées des familles Instagram. C’était la pagaille qu’un enfant mettait dans votre existence – les jouets dans le salon, les chansons Disney à tue-tête dans la cuisine, la cascade de larmes soudain noyée dans un flot de rires, le pull trempé d’éclaboussures après voir donné le bain à un bambin déchaîné. Mon appartement commençait à devenir trop calme ; mes étagères, trop bien rangées ; mon plan de travail, trop dépourvu de miettes ; les pages de mon agenda, trop blanches. »

« J’ai fait défiler ma liste de contacts , à la recherche de quelqu’un avec qui prendre un verre, mais tous étaient liés par des contrats sentimentaux et familiaux tacites qui stipulaient qu’une sortie en leur compagnie devait être réservée une quinzaine de jours à l’avance. »

« Je n’éprouvais ni peur ni mauvaise conscience, pas même un peu d’excitation – seulement un paisible sentiment de justice. Une justice que, désormais, je représentais dans cette maison ; à la fois plaignante, juge et jurée. Il fallait que quelqu’un se charge d’infliger une peine au malotru qui dégradait l’atmosphère de ces lieux et je m’étais dévouée sur un coup de tête. »

« Il ne se souvenait plus de l’endroit où il était né ni de son plat préféré  ; il oubliait le prénom de sa fille et ceux de ses anciens élèves. Que resterait-il de lui, une fois que la maladie l’aurait privé de l’ensemble des connaissances, des préférences et des souvenirs accumulés au cours de toute une vie  ? J’ai songé à ce que maman avait dit –  que l’on était simplement ce qu’on faisait chaque jour, entre le moment du réveil et celui du coucher. J’espérais qu’elle avait raison. »

« –  Il doit bien y avoir un moyen d’utiliser tes compétences et ton intelligence pour faire quelque chose qui te permettrait de gagner correctement ta vie sans te lever tous les matins avec la boule au ventre.  » Il a hoché la tête. «  Notre génération va vivre beaucoup plus longtemps que les précédentes, ce qui veut aussi dire qu’on va aussi travailler pendant plus longtemps, ai-je repris. Ça te fait un paquet d’années à consacrer à un métier que tu détestes. « 

« –  J’ai peur de ne pas avoir la vie que je pensais avoir. J’ai peur de devoir partir sur un tout autre projet. –  Ça ne sert à rien d’essayer de tout prévoir, a-t-il dit en secouant sévèrement la tête. La vie est ce qui vous arrive pendant que vous êtes…– …occupé à faire des projets, je sais, ai-je dit en complétant notre citation préférée de John Lennon –  une réflexion profonde sous ses airs désinvoltes. Je sais que les femmes intelligentes ne sont pas censées vouloir fonder une famille à tout prix. Et je sais qu’il me reste du temps. Mais   j’ai peur que ça n’arrive jamais si je ne mets pas une sorte de plan sur pied. –  Quoi que tu fasses, ça n’arrivera peut-être jamais.  » »

Dolly Alderton in Ghost, Fayard, 2024

Ma note : 5 étoiles sur 5

#Ghost#NetGalleyFrance

Le bon point : Quelque part entre sociologie plutôt bien arrosée (de gintonic en l’occurrence), théorisation du phénomène de ghosting, reportage immersif chez les trentenaires accros aux applis de rencontre et sous ses faux airs de romance, ce premier opus de Dolly Alderton est tout simplement jubilatoire ! Le must de l’été !

7 réponses à « Méfiez-vous des gens qui ghostent ! »

  1. Avatar de TAG : L’automne mis à l’honneur – Aïkà bouquine.

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  2. Avatar de energieholistiquenaturelleleblog

    bonjour, comment vas tu? ce roman a l’air idéal pour les vacances d’été! passe un bon mardi et à bientôt!

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    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Energie 🌞 Oui oui à mon avis, siroter ce roman sous le soleil de la belle saison est un super plan 😉 Bonne soirée à toi aussi ma chère, à bientôt 😃

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  3. Avatar de
    Anonyme

    J’adore ton titre et le féminisme, la famille et la sororité sont des thèmes qui me plaisent beaucoup.

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    1. Avatar de Light And Smell

      Désolée, j’ai oublié de me connecter avant de valider mon commentaire.

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    2. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Merci 🌞 Dans ce cas tu aimeras les déboires de Nina et de ses copines Lola et Katherine 😉

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  4. Avatar de aurelalala

    Intéressant comme thème. Je sais pas encore si je me laisserai convaincre mais c’est pas impossible. ^_^

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