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Avant toute chose, je tiens à remercier chaleureusement NetGalley France et les éditions Stock pour cette découverte éditoriale remarquable en avant- première.
Aujourd’hui nous allons parler du roman intitulé La nuit s’ajoute à la nuit d’Ananda Devi, à paraitre le 21 aout 2024, aux éditions Stock, de la collection Ma nuit au musée, 304 pages.
Synopsis
De quelle obscure impulsion ce texte, qui m’a hantée pendant de longs mois, s’est-il nourri ? Tout ce que je sais, c’est que j’ai été emportée, engloutie par le siècle d’histoire qui a traversé cette prison de Lyon, la prison de Montluc. Jean Moulin, Raymond Samuel, dit Aubrac, René Leynaud, André Devigny, les enfants d’Izieu y ont tous été emprisonnés. Puis de nombreux condamnés à mort algériens. Klaus Barbie, lui, y est incarcéré avant son procès en 1983. Ce n’est qu’en 2009 que l’aile des femmes, la dernière en activité, est définitivement fermée, en même temps que la prison.
Toute la complexité de l’histoire semble s’être concentrée en un seul point, mais ses tentacules s’étendent bien plus loin. J’ai essayé de les suivre, de les démêler. De les pénétrer au cours d’une nuit blanche où je pensais aller à la rencontre des esprits de tant de résistants, et où j’ai fini par me rendre compte que le fantôme, en ces lieux, c’était moi.
LE SAVIEZ-VOUS ? Ananda Devi, écrivaine mauricienne, a reçu le prestigieux Prix de la langue française 2023. Ce prix, créé par la Ville de Brive en 1986, récompense une personnalité dont l’œuvre contribue de manière significative à illustrer la qualité et la beauté de la langue française. Ananda Devi est reconnue pour ses nombreux romans, recueils de poèmes et nouvelles. Parmi ses œuvres les plus célèbres, on trouve Ève de ses décombres, Le sari vert, Manger l’autre, et Le rire des déesses. Son dernier roman, Le jour des caméléons, publié en août 2023, a été particulièrement remarqué.
Regard humaniste sur la prison de Montluc
Comme tout récit issu de la collection Ma nuit au musée des éditions Stock, où l’auteur·e fait part de son expérience d’une nuit solitaire au sein d’un lieu d’exposition, dans La nuit s’ajoute à la nuit, c’est Ananda Devi (Prix de la langue française 2023) qui se prête à l’exercice et raconte sa déambulation nocturne au Mémorial National de la prison de Montluc, à travers ce texte profond et remarquable.
Tout d’abord, c’est la perspective de découvrir l’histoire de la prison de Montluc qui m’a attirée vers ce livre.
Construite au lendemain de la Grande Guerre, fermée en 2009 puis transformée en mémorial, cette prison possède une histoire vaste et complexe. Initialement une prison militaire, elle est devenue pendant la Seconde Guerre mondiale un lieu de détention et d’exécution de résistants français, puis réquisitionnée par la suite pour enfermer, au fur et à mesure des régimes politiques, les communistes, puis les Algériens exilés politiques et enfin les femmes.
Au fil des décennies, entre ces quatre murs, sont ainsi emprisonnées, à tort ou à raison, des populations aux historiques disparates, dont la plus bouleversante à mes yeux est celle des Enfants d’Izieu ; sur ce, je n’en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le récit.
Pour ainsi dire, les murs de ce lieu sont les témoins silencieux de nombreuses souffrances et injustices, mais aussi de moments miraculeux, comme l’évasion spectaculaire du résistant André Devigny, un fait historique que j’ignorais complètement.
Mais le plus fascinant et inédit est le parallèle que l’auteure établit entre ce que vécurent les détenu·e·s de cette prison et l’esclavage en général ainsi que l’histoire coloniale en particulier.
Ananda Devi, femme de lettres Franco- Mauricienne, utilise son propre héritage culturel pour mettre en lumière les similitudes entre ces différentes formes de privation de liberté et d’injustice. En effet, l’île Maurice, avec son passé colonial, offre un point de vue unique et pertinent sur ce sujet.
À travers cet essai, j’ai découvert la plume d’Ananda Devi, auteure prolifique avec plusieurs dizaines de romans, poésies et essais à son actif.
Son style érudit, riche et littéraire, est ponctué de métaphores ainsi que d’images concrètes et habiles, rendant son écriture à la fois actuelle et intemporelle. Elle possède un talent indéniable pour capturer la vérité avec un regard contestataire et bienveillant à la fois.
Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié le côté humaniste et instructif de ce texte. J’ai appris beaucoup de choses, découvert de nombreuses références et souligné de nombreuses citations.
La nuit s’ajoute à la nuit est un ouvrage que je recommande vivement à qui souhaite découvrir le Mémorial National de la prison de Montluc à travers un regard humaniste.
Quelques citations 🤫
« Faire acte d’une manière ou d’une autre est une preuve de vie, disent-ils encore, tandis que se contenter d’être spectateur est une mort avant l’heure. Le vrai courage ne vacille pas. Il ne se cache pas derrière des mots, ne peut être étouffé par des murs, même ceux de cette prison. Même lorsque la vérité lui déchire la bouche. »
« Je visiterais une prison. Un mémorial. C’était tout. C’est tout, me dis-je à présent. J’entre. Aussitôt, le poids de la prison de Montluc s’installe, tel un oiseau lourd et familier, sur mes épaules. »
« On dirait le début d’un roman où la protagoniste va prendre une décision qui va changer sa vie. Or, il n’en est rien. Je ne vais pas escalader un volcan. Je ne vais pas naviguer sur les océans en solitaire. Je ne vais pas faire un reportage dans un pays en guerre. Je n’embarquerai pas dans un bateau transportant des réfugiés sur une mer démontée.Bref, je ne courrai aucun danger, pas physique en tout cas. »
« Une phrase étrange me vient : C’est le prix à payer. Quoi ? C’est le prix à payer. Je ferme les yeux. Je m’endors. Et mes rêves continuent de me harceler de cette rengaine. Comme dans un roman de Stephen King : Tu décris des tragédies tout en te réfugiant dans ton confort ? Il y a un prix à payer. La part des ténèbres. »
« Enfant timide et silencieuse, j’écris. J’écris dans le silence et dans le secret. Je me rends compte, bien plus tard, que j’écris depuis le silence de mon père et les secrets d’enfant de ma mère. »
« La seule langue commune était la musique et la souffrance. Cela ne construit pas une révolte. J’ai l’air de parler d’autre chose que du sujet dans lequel je m’engage ici. Mais pas vraiment. Pas vraiment. Il y a eu les coupables, les victimes, les complices, les indifférents, les sourds, les aveugles. Comme toujours. Il y a l’industrie de la mort. Des millions de déportés, de morts. Parle-t-on vraiment d’autre chose ? »
« C’est là mon histoire à moi.(…)Et voilà que j’arrive ici, où je me sens plus étrangère que jamais, où quelque chose me dit que je n’ai pas ma place. La Shoah a écrit sa propre histoire d’inhumanité. Certes, tes aïeux ont souffert, mais pas de la même souffrance. Certes, la traite des esclaves était une forme de génocide, et il y en a eu d’autres, mais ce n’était pas le même. Comment peux-tu les comparer ? »
« Alors, ce mémorial, pourquoi irais-je, si ce n’est pas mon histoire ? Qu’est-ce que cela révèle de ce qui m’habite, de mon omniprésente culpabilité ? Je ne suis pas seulement habitée par mes propres peines mais également par celles de mes parents, de mes enfants. Y a-t -il une balance qui dit : ta douleur ne fait pas le poids face à celle des autres ? Y a-t-il de vraies et de fausses douleurs ? Chaque être porte en soi sa charge et son silence , et chaque présence au monde se fonde sur des lourdeurs accrochées aux chevilles. J’en ai eu ma part. »
« C’est l’écriture qui m’a permis de survivre. Elle a été ma colonne vertébrale, la seule, la vraie. En dehors d’elle, je redeviens celle qui marche parfois courbée en deux, le poids de ma tristesse sur le dos. »
« L’aile des femmes n’a fermé ses portes qu’en 2009. Dans cette prison datant de 1921 qui ne s’est jamais débarrassée de la glu des corps – les torturés, les fusillés, les guillotinés –, on a continué à enfermer des femmes. Certaines avec leurs bébés. »
« Le plaisir que j’ai toujours éprouvé en écrivant dans cette langue, la langue française, tellement mienne que cela me surprend encore quand on me demande après tant d’années pourquoi j’écris en français. C’est la langue qui nous choisit . Elle est devenue mienne avant même que j’aie pu choisir, entrée en moi par la belle voix des lectures, et tous ces mots, tous ces mots avaient une saveur particulière à laquelle il me fallait goûter de la langue et du cœur, j’étais si jeune, enfant, adolescente, je laissais entrer en moi la cascade de mots, je les enfilais en longues grappes juteuses, chaque mot un beau fruit, pêche ou mangue, dont le jus coulait sur mon menton et entre mes doigts et il me fallait tout saisir, la rondeur, le mordoré, le moelleux, l’odeur, l’onction dans ma bouche. Des grappes de mots à moi seule offertes, du moins je le croyais, pauvre folle gourmande et goulue. »
« La nuit de la guerre est une fièvre drue qui inonde les rues et qui noie les cases. Alors, la nuit s’ajoute à la nuit. » ( Michaël Ferrier in Scrabble) »
« Sur ce chemin de ronde où la nuit s’ajoute à la nuit et à d’autres nuits démultipliées au tracé carmin, au souffle vénéneux , dans ce labyrinthe j’erre, souris en pseudo-liberté, en quête de réponses que personne jusqu’ici n’a trouvées. Ni les philosophes, ni les anthropologues, ni les scientifiques, nul penseur n’a su élucider le chemin de la haine. »
« Quel homme es-tu ? demande-t-il. Résistant ? Complice ? Traître ? Ignorant ? Indifférent ? Soumis ? Vaincu ? Révolté ? Aujourd’hui encore, la question se pose. »
« L’identité. Cette chose que j’ai toujours détestée de toutes mes forces. Ce mot, ce concept, cette illusion ou je ne sais quoi, oui, je me rends compte que j’ai tout fait (y compris écrire une thèse de doctorat) pour nier le fait que j’ai toujours voulu masquer ce que je n’ai jamais eu. Je dois le dire aujourd’hui, maintenant, pas en un instinct psychanalytique ridicule, mais pour comprendre que je n’ai jamais fait face à cette blessure. »
« Mon histoire, comme une fiction, part de l’individu que je suis pour tenter de toucher à ce qui relève de toute l’humanité. Je ne pouvais aborder cette nuit que si je savais qu’elle me serait intensément propre, qu’elle m’appartiendrait, que je ferais miens tous ces êtres qui s’y sont succédé, qui ont vécu les heures les plus terribles de l’Histoire et qui ont donné leur vie pour les autres. Pour nous. »
Ananda Devi in La nuit s’ajoute à la nuit, Stock, 2024
La note De Lire Délire
La phrase que je garde en souvenir :
« Sur ce chemin de ronde où la nuit s’ajoute à la nuit et à d’autres nuits démultipliées au tracé carmin, au souffle vénéneux , dans ce labyrinthe j’erre, souris en pseudo-liberté, en quête de réponses que personne jusqu’ici n’a trouvées. Ni les philosophes, ni les anthropologues, ni les scientifiques, nul penseur n’a su élucider le chemin de la haine. »
Ananda Devi in La nuit s’ajoute à la nuit, Stock, 2024
Le bon point : La nuit s’ajoute à la nuit d’Ananda Devi est d’une qualité littéraire remarquable, alliant découverte du Mémorial National de la prison de Montluc, profondeur historique et sensibilité humaine. C’est une lecture qui mérite d’être partagée et discutée. Je recommande vivement.


Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites moi tout en commentaires !