Fable moderne sur la folie amoureuse

« Il faut dire que l’amour d’Iris et Octave s’était toujours nourri et engrossé de leurs prétentions artistiques respectives , même si leurs pratiques étaient différentes. L’un comme l’autre, et depuis des années, s’étaient encouragés sur un mode parfois presque hostile et rival à lire toujours plus, et toujours mieux, et des textes toujours plus inaccessibles (à un certain niveau pourtant, tous ces textes finissaient par se ressembler au point que l’on pouvait les aborder avec une simplicité désarmante). »

Alice Hendschel in Iris et Octave_ ou les mésaventures de deux jeunes amants qui se croyaient cosmiques , Belfond, 2024

Il était une fois Iris et Octave, deux jeunes dans la vingtaine, qui se retrouvent après une rupture éprouvante qui les a séparés pendant un an et demi. À l’époque, la soif de liberté d’Iris l’avait poussée à quitter Octave, et depuis de nouveaux projets de vie se sont formés de part et d’autre.

Ainsi, contre toute attente, ils se sont retrouvés, se jurant de ne plus jamais vivre l’un sans l’autre.

Les amants en fuite quittent Paris et trouvent refuge dans la maison d’enfance d’Iris, quelque part dans un village des Ardennes au bord de la Meuse pour une échappée romantique.

La thématique du roman est à priori classique, soit : s’aimer à la folie et se perdre et se retrouver plus que jamais et mais (j’y reviendrai ).

Le récit se présente comme une fable moderne sur l’amour fou , de cet amour absolu et dévorant avec un petit côté ésotérique. Ce qui pourrait être perçu comme une intrigue usée depuis des siècles de littérature trouve toutefois un écho unique dans la plume de l’auteure.

« Iris et Octave se nourrissaient de leur passion comme d’un nectar qui permettait à leur histoire de poursuivre son cycle pour l’éternité – c’est, du moins, une idée qu’ils entretenaient avec ferveur. »

Ce qui distingue véritablement ce roman, c’est donc le style narratif qu’ Alice Hendschel a choisi. Le récit est conté à la troisième personne, mais le narrateur ( ou la narratrice car en pratique, il s’agit d’une personne neutre ) s’invite régulièrement dans le texte pour s’adresser directement à nous lectrices et lecteurs. Ce procédé, mêlant digressions anecdotiques et observations contextuelles, m’a immédiatement captivée.

Au départ, j’ai été charmée par cette approche non conventionnelle qui apporte une richesse et une profondeur singulière à l’histoire. Malheureusement, cet enchantement initial s’est progressivement transformé en lassitude. En effet, les nombreuses digressions alourdissent le rythme du récit et ralentissent significativement le déroulement des événements. Ce n’est que vers la moitié du livre que les véritables enjeux commencent à se dessiner, ce qui, selon moi, nuit à l’efficacité du roman.

Il est regrettable que l’histoire d’amour elle-même ne parvienne pas à compenser ces longueurs narratives. Comme vu plus haut nous sommes loin de la romance transcendantale, l’histoire d’Iris et Octave est celle de deux êtres englués dans leurs propres désirs et contradictions, presque comme des pervers narcissiques jouant un jeu dangereux avec leur destin.

« Un déséquilibre essentiel de la relation d’Iris et Octave résidait dans le fait qu’Octave ne pouvait se passer d’Iris tandis qu’elle avait besoin de passer du temps seule. »

Si leur passion pour la littérature et leur quête de l’absolu les rend attachants malgré tout, l’absence de véritable progression dans leur relation et la prévisibilité affaiblissent l’impact émotionnel du récit.

Cela dit, il est sûr et certain qu’Alice Hendschel possède un talent indiscutable pour la prose et une capacité à créer des personnages fascinants, inoubliables. Son écriture est foisonnante et inventive. L’ironie sous-jacente du narrateur, son ton presque narquois, saura séduire les amatrices et amateurs de second degré.

Je recommanderais ce livre à ceux qui apprécient les histoires d’amour fou et les récits riches en digressions, en apartés, et autres subtilités narratives. Toutefois, celles et ceux qui cherchent une intrigue plus tonique risquent de trouver l’ensemble un peu long et désordonné.

Quelques citations 🤫

« Nos deux protagonistes se ressemblaient sur beaucoup de points, que le lecteur aura l’occasion de découvrir au fur et à mesure du récit ; mais il était un sujet qui suscitait chez eux un important dissensus et qui devenait une intarissable source de discussions au quotidien : et c’étaient les grandes surfaces. »

« Depuis petite, notre héroïne nourrissait une fascination coupable pour ces hypermarchés monstrueux qui jonchent les départementales comme d’immenses boîtes à désirs et prenait plaisir à déambuler des heures dans le labyrinthe des rayons, stupéfaite face à la variété des prix, des produits et des couleurs ; elle courait, guettait, rêvait, au rayon parfumerie comme au rayon des huiles et des vinaigrettes, fascinée par l’infinité des choix et des possibles – il y avait toujours quelque chose à acheter ou à observer, un produit nouveau, une promotion sidérante, un changement d’étalage selon les saisons et les événements de l’année (son moment préféré était la fin de l’été, lorsque les têtes de gondole se blindaient de cahiers d’écolier et de stylos colorés ordonnés par dizaines). Octave, tout au contraire, cultivait son aversion pour les grandes surfaces et cette hostilité était simple : plus la surface était grande, plus il la haïssait. »

« Au sens figuré bien sûr, car Hêtremont, en dépit de   ses allures tourmentées, n’avait rien d’un enfant de   Neptune  ; il   était né au Village, avec l’automne, et il   n’en était jamais parti, en un sens la   Meuse lui appartenait comme il   appartenait à   la   Meuse, et il   avait fait de   l’idée qu’il mourrait dans la   même vase qui l’avait vu naître une fierté certaine qu’il n’avait plus besoin d’exprimer. »

« Il faut dire que l’amour d’Iris et Octave s’était toujours nourri et engrossé de leurs prétentions artistiques respectives , même si leurs pratiques étaient différentes. L’un comme l’autre, et depuis des années, s’étaient encouragés sur un mode parfois presque hostile et rival à lire toujours plus, et toujours mieux, et des textes toujours plus inaccessibles (à un certain niveau pourtant, tous ces textes finissaient par se ressembler au point que l’on pouvait les aborder avec une simplicité désarmante). »

« Ils s’étaient trouvés dans les mots, un espace dans lequel ils pouvaient lutter. »

« Toi et moi, on aura un grand chalet, avec un toit en bois, et d’immenses bibliothèques, un étang et un verger. Si tu es d’accord, bien sûr. Et soudain pour Octave, l’idée de destin n’appartint plus au chaos mais aux limbes douillets de l’harmonie. »

« Octave la prit dans ses bras et déposa un baiser sur sa joue léger comme un papillon – il ne vit pas Iris essuyer le dépôt de bave sur sa peau de proue gonflée de vent. — Je t’aime, lui dit-elle en reprenant sa main tiède. »

« Iris et Octave étaient heureux ; ils cahotaient dans la boue, se prenant par la main, escaladant les troncs, dévorant par-ci par-là une baie qui avait fait son lit dans l’hiver ; ils parlaient de littérature, évoquaient le silence et se taisaient pour écouter le bruit de l’eau qui ne parvenait pas à étouffer le battement de leurs cœurs amoureux. »

« Seth était l’archétype du grand frère lumière , celui qui avait tout réussi un peu mieux et avec un peu moins d’efforts : il avait été entouré d’amis à l’école , de filles au lycée et de succès à l’université. Octave avait lutté pour ne pas grandir dans l’ombre de son frère, et estimait ne pas y être parvenu. L’idée que Seth lui volait sans même le vouloir tout ce qu’il avait était devenue pour Octave une obsession qui s’était peu à peu muée en paradigme. Alors, il s’était réfugié dans un vague mépris pour cet homme qui poursuivait une carrière brillante de cadre au sein d’une entreprise internationale, mais il avait du mal à masquer sa jalousie et sa rancune . »

« Un déséquilibre essentiel de la relation d’Iris et Octave résidait dans le fait qu’Octave ne pouvait se passer d’Iris tandis qu’elle avait besoin de passer du temps seule. »

« Iris et Octave se nourrissaient de leur passion comme d’un nectar qui permettait à leur histoire de poursuivre son cycle pour l’éternité – c’est, du moins, une idée qu’ils entretenaient avec ferveur. »

« Après quelques instants, alors qu’Iris allait ouvrir la bouche pour s’expliquer, Marie-Ange balaya l’air de ses mains et, avec autorité, lui dit ceci : — Iris, je n’ai aucune leçon à te donner. Mais tu es une femme maintenant, alors écoute-moi bien : tu ne dois jamais dépendre de rien. Ni d’une cigarette ni d’un homme. »

« À cet instant, ils se regardèrent dans les yeux, sans pudeur ; et cet échange dit bien plus que nous ne pouvons transcrire. Nos deux protagonistes avaient cette conviction indicible qui transpirait de chacun de leurs gestes : ils pensaient sincèrement être une exception. »

« Il tressaillit mais ne la repoussa pas et prit le temps de humer l’odeur luxuriante et safranée qui s’échappait de son épaisse chevelure rousse. Il remarqua que son parfum était toujours le même : un parfum de forêt et de lune, de cuir tanné et de fleurs macérant dans des bocaux pour la magie et pour la poussière. »

« Depuis qu’elle était enfant, il lui arrivait de temps à autre d’être paralysée par la violence de ses émotions, qui laissaient un peu de son cœur renversé et gisant jusqu’à ce qu’elle pût démêler ce que contenait le nœud d’eau qui l’avait plaquée au sol. »

« Là, peut-être, sur ce trottoir, avaient marché Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en se tenant la main ; là, voilà la fameuse rue du quartier de la Goutte-d’Or où avait vécu Gervaise, et là encore le bistrot dans lequel Amélie Poulain buvait son café ! »

« Ce qu’il aimait chez elle, et avait toujours aimé, c’était son implacable force de caractère, qui avait puisé sa source et fondé ses bases sur l’amabilité, sans pour autant renoncer à l’autorité et à l’esprit guerrier propre aux femmes. »

« Si l’abus de discours peut être nuisible, et que nos protagonistes et leur histoire en sont en quelque sorte l’illustration, trop d’histoires tuait la capacité à s’harmoniser au réel. Bergson et Jankélévitch parlaient de la langue comme d’un organe -obstacle, et nous touchons ici au plus près à l’interaction corporelle qui poignarde tout excès de lecture ; ainsi, la philosophie zen disait cette chose intéressante qu’attendre l’inattendu, c’était le retour au réel. Voilà pourquoi Iris aimait les surprises, et pourquoi elle avait désespérément besoin de ce radeau de sauvetage. »

Alice Hendschel in Iris et Octave_ ou les mésaventures de deux jeunes amants qui se croyaient cosmiques , Belfond, 2024

Ma note : 3 ⭐

#alicehendschel #NetGalleyFrance

Le bon point : L’histoire d’un couple de passionnés d’art et de littérature qui se destinaient à être mythiques à l’instar de Simone De Beauvoir et Jean Paul Sartres, André et Simone Schwartz- Bart ou, pourquoi pas, mais dans une toute autre mesure, Bonnie et Clyde.

Le moins bon point : À mon humble sens, je crois que ce texte aurait gagné en force et en impact s’il avait été réduit de moitié mais pour un premier roman, c’est un travail honorable, et il révèle une auteure avec une voix singulière et un potentiel à suivre de très près.

5 réponses à « Fable moderne sur la folie amoureuse »

  1. […] Iris et Octave _Ou les mésaventures des deux jeunes amants qui se croyaient cosmiques d’Alice… comprenez que je suis mi-figue mi-raisin. Le ton érudit et ironique de la narration m’a beaucoup plu, l’histoire, une bad romance entre deux jeunes artistes, m’a convaincue MAIS trop de digressions ( le genre maxi pack ) sont venues alourdir le sublime de l’ensemble. Raconter n’est pas empiler, n’en déplaise. Néanmoins, compte tenu du premier roman de l’auteure, je réserve mon jugement final et je reste convaincue de son potentiel très élevé. […]

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  2. Avatar de Light And Smell

    Les interventions du narrateur ont tendance à me fatiguer mais quand ce n’est pas le cas, j’adore ! Ici, le procédé ne semble pas tenir toutes ses promesses mais ce fut plaisant de lire ton avis nuancé 🙂

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    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Light 🌞 Merci pour ton commentaire ! Absolument, ce procédé s’apprécie comme le bon vin : avec modération ! Mais là, quitte à rester sur cette métaphore, c’était carrément saoulant, hélas! Pourtant, je ne doute pas une seconde du potentiel de cette primo-romancière : elle a sous le capot c’est sûr ! À voir au fil de ses futures publications ! Et encore merci du compliment ma chère, cela me fait super plaisir 😉

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      1. Avatar de Light And Smell

        J’espère que sa future oeuvre lui permettra d’exprimer pleinement son potentiel.

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        1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

          Voilà qui est bien dit Light 😉

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