« Avant de s’éteindre paisiblement sur la terre de ses ancêtres, elle m’aura enseigné que l’on ne peut pas comprendre qui on est si l’on ne sait pas d’où l’on vient. Elle est racine de mon arbre de vie. Elle existe pour toujours sous l’écorce de ma peau . »
Gaël Faye in Jacaranda, Grasset, 2024
1994 : Milan a 12 ans et adore écouter Nirvana et Rage Against The Machine. Il est l’enfant unique de son père Philippe, français, et de sa mère Venancia rwandaise. Depuis son arrivée en France plus de vingt ans auparavant, cette dernière est toujours restée secrète sur ses origines et sa famille restée au pays.
« Le passé de ma mère était une porte close. »
Pourtant, ce jour là, le trio accueille Claude, membre de la famille de Venancia, du même âge que Milan, rescapé du génocide des Tutsi par les Hutu au Rwanda. Ainsi, pour la première fois de sa vie, Milan ouvre les yeux sur la réalité du pays d’origine de sa mère.
1998 : Près de trente ans après son départ, Venancia doit retourner au pays pour d’importantes démarches administratives et familiales et propose à son fils de l’accompagner pour les vacances. Alors âgé de 16 ans, Milan découvre enfin son pays qui, après avoir traversé l’enfer sur terre, est en pleine reconstruction, face aux urgences, aux défis et auquel il finira par s’attacher.
Ainsi commence le récit de Milan, à la recherche de réponses sur ses origines, ses racines, sa famille et les silences de sa mère.
À travers son cheminement, des années 90 à 2020, résonnent les voix de toutes les générations affectées par le fléau du génocide : celles qui ont vécu l’indicible, celles qui œuvrent sans relâche pour que justice et réparation soient faites et celles qui ont le devoir de mémoire.
« Bien sûr, c’est une justice imparfaite, mais elle a le mérite de libérer la parole et, surtout, de mettre fin à l’impunité qui existait depuis toujours. Cela permettra la réconciliation et le pardon. — Tu y crois ? — À la réconciliation et au pardon ? Non… Je suis une survivante . J’ai vu comment ces gens se sont comportés. Mais les procès sont absolument nécessaires pour les générations d’après. Pour Stella et toi. Grâce à ce que l’on fait aujourd’hui, vous arriverez à cohabiter avec leurs enfants.
J’ai toujours admiré l’écriture sobre de Gaël Faye sans emphase, remplie d’humanité et d’intelligence. Jacaranda est un récit pudique, digne qui aborde avec tact la réconciliation des Rwandais après le génocide.
J’ai adoré tous les personnages, toutes et tous magnifiques à leur façon avec chacun•e une histoire et une valeur à transmettre : qu’il s’agisse d’Eusébie, de Stella, de Claude ou encore de Sartre.
Enfin, je me suis régalée des témoignages et des scènes frappantes de réalisme comme les bidonvilles, les modes de vie locaux n’existant nulle part ailleurs que sur le continent africain, et j’en passe et des meilleures.
« La serveuse est revenue avec un plateau de Mützig fraîches qu’elle a décapsulées devant nous. Au fond du bar, un groupe de jeunes gens bruyants dansaient un madison sur le tube « Vulindlela » de Brenda Fassie. »
J’ai particulièrement été touchée par le lieu-dit le Palais des Mayibobo, un genre de « mix » entre la Cité de la Joie et la Cour des Miracles, qui est en fait le refuge, le royaume des enfants perdus, orphelins de la guerre recueillis par Sartre.
C’était superbe, touchant et dépaysant, je recommande chaleureusement !
Quelques citations 🤫
« L’hôpital est un bateau de nuit qui recueille l’humanité du fond du gouffre, les grands brûlés de l’effort de reconstruction, les éreintés des pressions familiales, les épuisés des conventions sociales, les déserteurs de la grande comédie humaine. Mais il abrite surtout ces ombres engourdies qui s’excusent d’être encore, ces âmes errantes qui vivent dans des contrées sans lumières, coquilles humaines pleines de tourments et de cauchemars impossibles à guérir. »
« Pour elle, tout avait commencé en 1973, lors de son arrivée en France. Elle ne faisait pas d’allusion à sa famille, ne disait rien de son enfance, ne possédait aucune photo de sa jeunesse là-bas. Petit, j’avais certainement dû lui demander où se trouvaient son pays, ses parents – mes grands-parents, que je ne connaissais pas. Je ne me souviens plus de ses réponses. Le passé de ma mère était une porte close. »
« Le redoublement est une humiliation. Au collège, je me retrouvais entouré de nabots, de gnomes, de farfadets à peine sortis de l’école primaire. Je me suis promis de ne plus jamais échouer de ma vie. »
« Je ne savais pas comment lui expliquer que j’avais l’impression d’être subitement éjecté de mon enfance et d’avoir vécu toute ma vie dans une fiction d’harmonie et de concorde, dans une pseudo-famille Ricoré avec les mêmes rituels vains, les mêmes habitudes répétées, les mêmes années scolaires insipides se succédant les unes aux autres, les mêmes conversations de surface, les mêmes questions vides de sens et leurs réponses convenues, les mêmes façons grotesques d’afficher l’image d’une existence ressemblant à une mer sans rides. »
« Je ne suis pas fait pour la guerre. Je déteste le combat. Je vais te surprendre : mon rêve était d’être acteur de théâtre. Quand j’étais au lycée, à Bukavu, je faisais partie d’une troupe. On jouait Shakespeare, Racine, Molière, Aimé Césaire, Wole Soyinka… »
« — Je m’excuse de tout te balancer comme ça. — Non, non, ça va. Je suis content que tu me parles. Mais… pardon si c’est une question idiote : pourquoi tu ne quitterais pas l’armée pour poursuivre ton rêve de théâtre ? — Je ne peux pas. Tout reste fragile. Regarde ici comme la nouvelle classe politique est arrogante et vaniteuse. Elle ne comprend rien, recommence avec l’affairisme et la corruption comme le régime précédent. Sans parler de tous les génocidaires qui ne pensent qu’à reprendre le pays. Nous n’avons pas autant sacrifié pour laisser la place aux incompétents, aux cupides et aux assassins. Les civils ne savent pas que la paix n’est qu’une guerre suspendue. — Mais un jour, si tout se termine ? — Je ne sais pas. Tout est possible. Après le génocide je pensais avoir perdu toute forme de naïveté et de légèreté, pourtant il m’est arrivé une chose miraculeuse. — Ah oui ? Quoi ?— J’ai rencontré une femme et j’en suis tombé éperdument amoureux. Il s’est arrêté de parler comme si, devant ses yeux, cet amour s’incarnait. — Encore une chose, pourquoi me dis-tu tout ça alors que l’on ne se connaît pas ? — Parce que je repars demain pour le front. Il est possible que cette fois la mort m’accepte . Alors, je serai un simple souvenir pour toi. Aussi dérisoire que cela puisse paraître, cette pensée me rassure, a -t-il ajouté en riant. De toute façon, je ne crains plus rien. Sauf, peut-être, de ne plus être aimé. »
« La serveuse est revenue avec un plateau de Mützig fraîches qu’elle a décapsulées devant nous. Au fond du bar, un groupe de jeunes gens bruyants dansaient un madison sur le tube « Vulindlela » de Brenda Fassie. »
« Le laconisme était sa grande spécialité. Rien de ce que je pouvais dire ne déclencherait une véritable conversation. J’étais condamné à des réponses courtes et chacune de mes questions semblait intrusive. »
« — Stella, écoute-moi bien. Ta maman est avec toi. Tu es son univers, son monde entier. Et puis, si grand-mère Rosalie monte au ciel un jour, elle aussi restera à tes côtés. Comme un ange. — Oui, elle sera dans l’arbre. — Dans l’arbre ? Quel arbre ? — L’arbre aux fleurs mauves, dans le jardin. Elle habitera dedans avec mon frère et mes sœurs. Ceux qui existaient avant moi. »
« — En 1998, l’été où nous nous sommes rencontrés, j’ai participé à des réunions au sein d’un comité qui réfléchissait aux solutions pour juger les milliers de génocidaires arrêtés. À cette époque, les prisons étaient plus que saturées et notre système judiciaire totalement détruit. Si nous n’avions pas mis en place les gacaca, il aurait fallu plus de deux cents ans pour juger l’ensemble des prisonniers. Bien sûr, c’est une justice imparfaite, mais elle a le mérite de libérer la parole et, surtout, de mettre fin à l’impunité qui existait depuis toujours. Cela permettra la réconciliation et le pardon. — Tu y crois ? — À la réconciliation et au pardon ? Non… Je suis une survivante . J’ai vu comment ces gens se sont comportés. Mais les procès sont absolument nécessaires pour les générations d’après. Pour Stella et toi. Grâce à ce que l’on fait aujourd’hui, vous arriverez à cohabiter avec leurs enfants. C’est mon espoir. »
« — Je revendique le droit à la paresse. Surtout dans une ville où il n’est question que d’opportunités, de business, d’investissements et tout le blabla d’entreprise. Même la culture devient marchandise. Si on n’y fait pas gaffe, bientôt les poètes ne réciteront plus que des tables de multiplication. »
« Les voisines se plaignent. Chaque semaine, il faut se rendre aux mariages, aux enterrements, aux dots et aux levées de deuil. Autant de rendez-vous indispensables chez le coiffeur et le confectionneur de mishanana (robe traditionnelle). Et aussi autant de “contributions”. Mamie a décidé de limiter ses dons à 5 000 francs par événement. À raison de trois à quatre événements par mois, les fins de mois sont difficiles. »
« Stella ne rata plus l’école. Elle luttait chaque matin pour se lever et affronter la journée. Cela déclencha chez elle de terribles maux de ventre qu’elle cachait à sa mère et que je finis par deviner . J’avais connu les mêmes douleurs à son âge, ce mal au bide à force de ravaler sa colère, sa frustration, son chagrin, à force de déglutir toutes ces phrases que l’on voudrait hurler à la face du monde. Stella était dévastée par la mort de Rosalie. »
« À force de marcher , je me suis retrouvé dans les rues de Nyamirambo. Les bars étaient bondés et les buveurs déjà sérieusement ivres. L’alcool déliait le mal-être, adoucissait les souffrances. Si placides le jour, les gens devenaient déraisonnables la nuit venue, buvaient jusqu’à la folie, jusqu’à l’indécence, pour s’oublier, pour se fuir, pour s’échapper quelques heures de leur tête et de leur quotidien, pour écoper la tristesse et faire taire les souvenirs qui perturbaient leurs consciences. La conscience des bourreaux, la conscience des victimes. La conscience d’un peuple, inguérissable. »
« Désœuvrée, Eusébie était retournée au bureau. Le travail était son addiction, sa façon de ne pas sombrer elle aussi dans son propre chaos intérieur. »
« Le temps avait fait son œuvre. Les enfants du Palais étaient devenus des citoyens, des parents, d’honorables artisans, d’honnêtes commerçants, des croyants zélés. Les autres, ceux qui n’étaient pas là ce soir, étaient morts ou morts-vivants, emportés par la maladie, les rixes, le suicide , l’alcool, la folie, la faim ou tout à la fois. Certains me reconnaissaient et me tapaient dans le dos, m’embrassaient, émus de me savoir parmi eux pour ce grand finale, cette fête d’adieu à leur république d’enfants sauvages. Les anciens mayibobo avaient ramené leur famille, leurs amis, et les amis des amis s’étaient joints à eux, comme certains habitants du quartier qui avaient connu les grandes heures du Palais. »
« Afin de démontrer scientifiquement leur théorie, des scientifiques belges utilisèrent toutes sortes d’instruments de mesure, comme des craniomètres ou des compas anthropométriques , pour mesurer les nez, les fronts, les oreilles, les bras, les tibias, les mâchoires et déduire de ces observations sur l’apparence physique la nature profonde et le caractère de chaque Rwandais et de son groupe supposé. Ainsi, ils décrétèrent que ceux qui étaient grands et minces étaient des Tutsi et ceux qui étaient petits et trapus étaient des Hutu. Que les Tutsi étaient fourbes et raffinés et les Hutu timides et paresseux. Lorsque la carte d’identité ethnique fut introduite et rendue obligatoire pour chaque Rwandais, le roi Musinga s’y opposa, tout comme il refusait depuis toujours de se convertir au catholicisme. L’administration belge et les missionnaires décidèrent donc de le destituer et de l’exiler au Congo belge. »
« En 1957, parut le Manifeste des Bahutu, un document qui désignait les Tutsi comme des envahisseurs et des exploiteurs. Avec ce texte, le poison de la division et de l’ethnisme habilement distillé par les colons belges et l’Église devint la prison mentale dans laquelle la grande majorité des Rwandais se laissèrent enfermer et dont ils ne sortiraient plus. »
« Avant de s’éteindre paisiblement sur la terre de ses ancêtres, elle m’aura enseigné que l’on ne peut pas comprendre qui on est si l’on ne sait pas d’où l’on vient. Elle est racine de mon arbre de vie. Elle existe pour toujours sous l’écorce de ma peau . »
« Il faut se souvenir que les Tutsi ont été tués non pas pour ce qu’ils pensaient ou ce qu’ils faisaient mais pour ce qu’ils étaient. Nous devons continuer à raconter ce qui s’est passé pour que cette histoire se transmette aux nouvelles générations et ne se reproduise jamais plus nulle part. »
Gaël Faye in Jacaranda, Grasset, 2024
Ma note : 5 sur 5
#Jacaranda #NetGalleyFrance
Le bon point : Quelques années après son remarquable Petit Pays Prix Goncourt 2018 , Gaël Faye signe Jacaranda, un récit empreint de pudeur et de dignité, qui aborde avec tact la réconciliation des Rwandais après le génocide. C’était une expérience de lecture superbe, touchante et dépaysante. Les premières lignes par ici.

Quels secrets cache l’ombre du jacaranda, l’arbre fétiche de Stella ? Il faudra à son ami Milan des années pour le découvrir. Des années pour percer les silences du Rwanda, dévasté après le génocide des Tutsi. En rendant leur parole aux disparus, les jeunes gens échapperont à la solitude. Et trouveront la paix près des rivages magnifiques du lac Kivu.
Sur quatre générations, avec sa douceur unique, Gaël Faye nous raconte l’histoire terrible d’un pays qui s’essaie malgré tout au dialogue et au pardon. Comme un arbre se dresse entre ténèbres et lumière, Jacaranda célèbre l’humanité, paradoxale, aimante, vivante.
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LE SAVIEZ-VOUS ? L’arbre Jacaranda, Jacaranda mimosifolia, avec ses fleurs violettes éclatantes, est une représentation symbolique dans certaines cultures d’Afrique de l’Est, notamment à Madagascar et au Rwanda. Il est souvent associé à la renaissance, à la sagesse et à la spiritualité. Sa floraison spectaculaire, qui transforme les paysages en mers de pourpre, symbolise l’espoir et le renouveau. Dans ces régions, le Jacaranda est également perçu comme un signe de chance et de prospérité, et sa présence est célébrée pour sa beauté et son élégance.
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Littérairement vôtre,
Aïkà

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