» À peine, j’ose la dire : ce pianiste était hanté par Le Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach/Mon enfance s’était passée à Oberbreitenbach. Deux pentasyllabes ! Et qui riment ! Quelque chose comme ça. D’absolument absurde et innocent. Le fin fond de cette histoire de rapt n’avait aucun sens. Si ce n’était un sens sonore. Aucune logique ne rapproche ces deux mots, sinon un champ magnétique et sonore. Encore faut-il croire aux champs magnétiques. »
Claudie Huzinger in Il neige sur le pianiste, Grasset, 2024
Il était une fois une romancière qui habitait une maison dans la forêt et un pianiste virtuose qui habitait le monde.
Si l’un est dans la force de l’âge et l’autre en est au crépuscule.
Tandis que l’un brille au sommet de son art, l’autre doit résister à son désir.
L’un et l’autre vont se retrouver en une improbable cohabitation, au gré d’une forte tempête de neige. Et il y a un magnifique piano à queue dans la maison.
Pourtant ceci n’est pas un roman à l’eau de rose, encore moins l’histoire d’un enlèvement sordide. C’est une histoire d’amour : de l’amour de l’art, de la musique, de la nature, de la neige, des mots.
L’histoire de deux solitudes que seule la neige rassemble, et d’une surprise : un rendez-vous secret avec un renard, non sans rappeler le goupil du Petit Prince de Saint Exupéry.
Que dire de ce roman : singulier ? Lumineux ? Poétique ? Décalé ? Érudit ? Tout ça à la fois !
À travers la voix de la narratrice, une romancière transie de désir mais empêchée par l’univers entier, le récit explore la solitude des deux artistes, en plein zénith pour l’un et en bout de course pour l’autre, tout en évoquant des thèmes chers à l’auteure, notamment le rapport humain avec le règne végétal et le règne animal : tel un clin d’œil écologique, un renard vient visiter la romancière chaque soir, comme un rituel paisible et symbolique.
L’écriture de Claudie Huzinger est enchanteresse, presque visuelle car elle n’hésite pas à utiliser des calligrammes pour illustrer, littéralement, ses réflexions. Le roman regorge d’onomatopées, en effet la romancière s’attarde longuement sur les bruits qui l’entourent : la neige qui tombe doucement, le vent qui souffle, une hulotte qui vole dans la nuit… De plus, de nombreuses références en musique classique viennent également enrichir l’expérience de lecture.
Pour la beauté des mots, du renard et de la forêt enneigée, je recommande.
Quelques citations 🤫
« J’aime quand la musique résonne, je n’ai plus de nationalité, tout s’écroule. C’est très précipitant, la beauté. »
« J’ignorais encore que le musicien venait également de tomber dans le cercle magique annoncé quelques minutes plus tôt par le renard, qu’il s’agirait d’un bizarre roman d’amour, qu’il en serait le personnage, et qu’avec le renard ça m’en ferait deux, et que jusqu’à la fin je ne saurais pas lequel des deux j’allais aimer le plus. »
« Vraiment tout allait mal. Où qu’on regarde. Ici comme partout. Chaque jour, un peu moins de beauté, un peu moins de féerie. Moins de fées. La beauté niée, rongée, saccagée. La vitre des apparitions était à présent vide. Crépuscule, ombres, pluie. Quel hiver pluvieux, quel sale hiver gris, sans neige. »
« Aussi n’avais-je pas supporté de laisser un renardeau à son sort. Il fallait le soigner. Encore une fois soigner. Ceux qui ne veulent pas tuer n’en ont pas fini de soigner le monde autour d’eux, c’est comme ça. »
« Et puis, un renard n’est pas un animal comme les autres. N’est-il pas le maître du jeu romanesque ? Où cela allait-il me mener ? Dire qu’un soir, et au soir de ma vie, il s’était présenté de lui-même à ma porte. J’avais toujours rêvé de ça, parler d’un renard dans une de mes histoires, et ça ne s’était pas fait. Et voilà qu’il était arrivé , qu’il avait relancé le jeu. Il n’y a donc jamais de fin, tout recommence toujours ? »
« Un temps que mon vieil amoureux qui a préféré ne pas me suivre dans la forêt, qui est resté habiter en bordure du bourg pour aller plus facilement acheter le tabac de sa pipe, un fumeur de pipe et un grand lecteur, se nourrissant de livres seulement, ne consommant rien d’autre que des livres, n’ayant jamais rien fait d’autre que lire, ayant résisté à la domination du travail , un grand résistant, ayant échappé à tout salaire, je ne sais pas comment il s’y est pris, mais il y est arrivé, un amoureux que j’avais plus d’une fois abandonné pour un arbre, pour un cheval, pour une prairie, et mon histoire avec la prairie avait duré tout un été, abandonné aussi une fois ou deux pour un autre être humain, un temps donc que mon vieil amoureux de toujours nomme La nuit de la formation des langues. Cela chez tous les peuples de la Terre. »
« Gombrowicz avait été un de mes piliers littéraires dans les années 80 et l’immaturité était restée le noyau caché de ma vie. »
« Mais, ce n’est pas ça. Pas mon registre. Non. Je ne veux pas dans cette histoire aller du côté des deux Marguerite, Yourcenar et Duras, du côté des femmes que la vieillesse a transformées en crapaudes sacrées, l’une en houppelande, l’autre à col roulé, du côté de la passion pour un homme beaucoup plus jeune. Ça ne me dit rien du tout, la passion, son emprise. Donc, c’est non. Pas la bouche. »
« À vivre depuis si longtemps en compagnie des éléments, je sais qu’ils sont des systèmes habités d’une énergie qui nous échappe. La société, elle, commence seulement à le soupçonner, se demandant si les tornades, les canicules, les algues toxiques, les virus, les cachalots ne sont pas devenus des entités vengeresses. Les scientifiques leur répondent qu’il faudrait plutôt y voir des formes d’insubordination de masse. Une façon de se rebeller contre nous. »
« J’ai donc essayé de me concentrer sur mes onomatopées, de chercher les sons de la neige . Décrire le murmure de la neige est difficile même si le mot neige en français neige déjà, de même que snow neige aussi, mais autrement, plus fleuri, c’est plein de snow-drops, alors que le mot schnee, lui, neige de façon plus sombre, épaisse. […] Je n’ai pas cherché quel bruit ils émettaient, mais comment m’introduire dans les flocons, dans chacun de leurs frissons, dans chacune de leurs étoiles, comment flotter dans leurs branches, dans leur géométrie née d’une masse d’air contre une autre masse d’air, dans leur structure tellement complexe, dans leurs minuscules chefs-d’œuvre floraux diffusant de la lumière, musique inexprimable, plus tard, je dirais, dans leur fugue, dans leur prélude, dans leur partita, danse air et sarabande, dans le silence de leur perfection irradiant une présence surnaturelle, glacée, impénétrable. Comment m’y introduire ? Comment ? »
« Cinq minutes plus tard, au-dessus de ma tête, pour la première fois, le Steinway a résonné dans la maison, et les onomatopées, j’aurais pu en ramasser comme des grêlons. Il en pleuvait. Je ne pourrais pas dire qu’il s’agissait de musique. D’abord d’un orage. »
« Un renard sait rire. Le rire est sa grande intelligence. C’est son apanage de même que son pelage de feu, son art à lui, Renart. Je m’étais dit, cet art, tu le connais bien, c’est l’art de transformer la douleur de la convoitise en larcin. De transformer le larcin en crimes et cruauté , la cruauté en énergie dévastatrice, le désastre en prairie innocente, primordiale, vitale. De transformer la vie en réalité. Puis le traquenard de la réalité en candeur et fuite. Puis la fuite en caches et cachettes, tanières, excroissances, branches, fourrés, et les fourrés en roman du genre humain , genre raté, cruel et toujours coupable , le renard, lui, coupable à chaque fois condamné, mais toujours échappé, en vie. Vivant. Riant. »
« Pourquoi donc m’intéressais-je tellement à ce pianiste qui ne me regardait pas ? Pour retrouver le sentiment de jubilation cristalline, au point d’en être transpercée, et de liberté, que j’avais enfant à me sentir autonome , déliée de tout amour, souveraine, dans un monde bourré d’autres présences, fleurs, fourmis, arbres, beauté, un monde enchanté auquel l’inattention des adultes m’avait laissé l’accès. Mes frères et sœurs, qu’étions-nous dans la famille ? »
« J’avais cherché à me disculper d’avoir ainsi interféré dans sa vie, de l’avoir bloqué pour quelques jours chez moi, me disant que pour finir elle était loin de tout guet-apens, la raison pour laquelle j’avais voulu retenir cet interprète de Jean-Sébastien Bach, qu’il s’agissait plutôt de ma part d’une grande innocence. »
« À peine, j’ose la dire : ce pianiste était hanté par Le Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach/Mon enfance s’était passée à Oberbreitenbach. Deux pentasyllabes ! Et qui riment ! Quelque chose comme ça. D’absolument absurde et innocent. Le fin fond de cette histoire de rapt n’avait aucun sens. Si ce n’était un sens sonore. Aucune logique ne rapproche ces deux mots, sinon un champ magnétique et sonore. Encore faut-il croire aux champs magnétiques. En tout cas, je sens qu’il y a quelque chose de premier, de première fois, de printanier dans ces deux mots, qui les relie en profondeur. Ils neigent ensemble, ils neigent à la folie, complètement mêlés, emmêlés dans une boule de verre. »
« Elle avait ainsi remis à chacun de nous les clés de sa minuscule particularité, de son irréductible petit noyau personnel, et celles de sa liberté aussi, semblant dire : Je t’ai jeté au monde, mais voici de quoi t’en sortir. Voici un cahier. Écris ton nom. Tu es toi et personne d’autre. Ne te laisse dévorer par personne. Tu es le seul sujet de ta vie. »
« J’ai noté : La neige fraîche : froutch froutch La neige durcie craque , la froide crisse. La neige qui tombe : pff pff La neige qui cristallise : chouâchouâ cro cro La neige qui commence à geler : scritch scritch La neige qui a gelé : swiiiiiiiiip. »
« Je ne sais plus qui m’avait dit : pour écrire une histoire d’amour, il vaut mieux attendre que la neige ait fondu. Est-ce qu’on avait dit « neige » ? Ou « sucre » ? Il faut attendre que le sucre dans sa tasse soit fondu. Oh ! Tout fondait. »
Claudie Huzinger in Il neige sur le pianiste, Grasset, 2024
Ma note : 4 étoiles sur 5
#Ilneigesurlepianiste #NetGalleyFrance
Le bon point : Il neige sur le pianiste de Claudie Hunzinger est une parenthèse enchanteresse et contemplative qui explore la solitude de deux artistes dans un cadre isolé, boisé et enneigé. Aux antipodes de la romance à l’eau de rose, la cohabitation inattendue entre une romancière face à son désir et un célèbre pianiste en perpétuelle escale, sur fond de visites nocturnes d’un renard, crée une atmosphère singulière, idéale pour les amatrices et amateurs de récits littéraires et décalés.

« J’ignorais que le musicien venait de tomber dans le cercle magique annoncé quelques minutes plus tôt par le renard, qu’il s’agirait d’un bizarre roman d’amour, qu’il en serait le personnage, et qu’avec le renard ça m’en ferait deux, et que jusqu’à la fin je ne saurais pas lequel des deux j’allais aimer le plus. »
Un soir de première neige, loin de tout, une vieille romancière enracinée dans sa forêt reçoit la visite d’un pianiste, voyageur planétaire, connu pour ses interprétations de Jean-Sébastien Bach. Ils ne s’étaient jamais vus. Il était prévu qu’il ne resterait qu’un soir, mais la romancière n’a pas du tout envie de le laisser repartir. Comme la neige n’en finit pas de tomber et qu’il y a un Steinway sur place, elle va le séquestrer dix jours et onze nuits. Captivée par ce personnage, et même troublée, le soir du troisième jour, elle ajoute quelques gouttes de plus au somnifère qu’il lui demande pour se remettre de son décalage horaire.
On n’est pas loin du roman de Kawabata, Les belles endormies. Le thème du désir et de la viellesse est ici abordé, mais de façon inversée, et c’est sans doute un peu plus dérangeant : il ne s’agit pas d’un vieil homme qui entre dans le lit de jeunes beautés endormies, mais d’une femme vieille qui s’assoit au bord du lit d’un homme qu’elle a endormi, plus jeune qu’elle, et très beau.
Le même soir que le pianiste était arrivé un petit renard en très mauvaise forme. La romancière le soigne. Elle le sauve. Observer chaque soir cet extraordinaire petit renard devient une sorte de rite, et les rites, se dit-elle, sont là pour remetter de l’ordre dans le monde.
Il est donc question de soigner le monde, grâce à un pianiste et grâce à un renard. Et il est aussi question de deux amours. Un du jour, un de la nuit. L’un venu du dehors, apportant sa vie concrète, terrestre et menacée. L’autre, on dirait, venu de derrière la mort, nous assurant que tout a déjà eu lieu. Les horreurs ont été lavées à grande eau. Le monde resplendit.
LE SAVIEZ-VOUS ? Le Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach est une œuvre magistrale qui rassemble deux cycles de 24 préludes et fugues, couvrant chacune des tonalités majeures et mineures. Composée en 1722 et 1742, elle est un sommet de la musique baroque, démontrant non seulement la virtuosité technique de Bach mais aussi son génie pour la structure harmonique et contrapuntique. La pièce reste un incontournable pour pianistes et clavecinistes, célébrée pour son équilibre entre complexité intellectuelle et beauté expressive.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites moi tout en commentaires !