« Elle relut la dernière phrase. “Notre planète est celle des choses qui se rendent compte.” Alors, elle approuva de la tête, me tendit la page et ajouta : – Un peu solennel et grandiloquent. Vous avez empilé, comme toujours, une montagne de phrases pour ébaucher une seule idée. Mais c’est un bon début. »
Pablo Casacuberta in Une vie pleine de sens, Métailié, 2024
David Badenbauer est un neurophysiologiste universitaire, affecté à la section recherche de son établissement, où il exerce en qualité de laborantin. Sa quête est de découvrir les secrets des synapses des neurones et jusqu’ici, soit près de trente ans plus tard, ses recherches sont toujours en cours.
Bien qu’entre temps l’universitaire se soit marié à Déborah, diplômée en Lettres et qu’ ensemble ils ont eu Aaron, aujourd’hui dix-sept ans, David n’a ô grand jamais aspiré à dépasser sa condition de laborantin.
Pour ainsi dire, c’est sous la pression de son beau-père, Tate, veuf et éminent psychologue, qu’il accepte bon gré mal gré une mission éditoriale des plus inattendues : celle de rédiger un livre intitulé Portes ouvertes sur le monde. Autrement dit, un titre de développement personnel génial, commercial à souhait, dicté par l’éditeur et aux antipodes du monde de la recherche et des synapses ; ou pas ?
Et à la surprise générale, l’œuvre parvient à rencontrer son public : le pari est gagné. Cependant, le succès de Portes ouvertes sur le monde est éphémère et très vite David retourne à sa vie de simple laborantin.
Et c’est à ce moment que Déborah, qui a repéré dans le livre inspiré de sa vie maritale, familiale et professionnelle, des détails sacrilèges, demande le divorce et cette instance le met dans une situation de précarité inédite…
C’est alors que, coup de poker, son « talent » d’écrivain a été repéré et qu’une nouvelle mission de rédaction lui sera proposée ordonnée, cette fois ci intitulée en grande pompe Une vie pleine de sens ; et sur ce, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le roman.
Le récit de David Badendauer, le narrateur, se développe en dix-huit chapitres : autant de déboires soudains dans la vie de cet éternel laborantin qui n’a jamais quitté la routine de son laboratoire.
Le roman fait état de ses appréhensions et montre un David Badenbauer au fort potentiel intellectuel mais traumatisé sur le plan familial, frappé du syndrome de l’imposteur et écrasé par un triste complexe d’infériorité.
Sans audace, jamais sorti de sa zone de confort, passé la cinquantaine et en plein divorce, notre universitaire doit se réinventer. Et pour cela, l’écriture devient son ultime bouée de sauvetage.
Par ailleurs, le roman parle beaucoup de judéité et nous fait découvrir en arrière-plan la culture et l’identité juive au sein de ces familles.
Mon impression est d’avoir lu un livre truculent, multipôles entre la philosophie, le développement personnel et la littérature générale.
Pablo Casacuberta a ici une écriture patiente, foisonnante et assaisonnée de dérision irrésistible qui fait doucement rire et pleurer pour notre cher David Badenbauer. Tant de trésors lexicaux ( chapeau bas à la traduction de François Gaudry ) qui laissent présager une fin en apothéose qui ( alerte au spoiler ) n’aura pas lieu.
J’ai été un peu frustrée sur le moment mais en réfléchissant mieux, n’est-ce pas là in fine la quintessence d’Une vie pleine de sens : vivre le voyage, peu importe la destination.
En général, je dirai que le récit prend son temps et qu’il s’adresse particulièrement aux amatrices et amateurs de remarquables tournures lexicales, de philosophie et de raisonnements ontologiques, bien que le drama et les sursauts de développement personnel soient divertissants. Ou dois-je dire que c’est ce biais qui offre une révélation concrète à toutes ces réflexions ?
Pour ma part, je recommande car j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour le personnage de David Badenbauer.
Quelques citations 🤫
« Je ne peux pas dire que ce parcours ait été facile ni agréable, car pendant les années où j’avais vécu sous leur toit , mes parents avaient réussi à installer dans mon esprit une version intériorisée et tordue de leur morale, une espèce d’homoncule qui avait le visage tantôt de l’un, tantôt de l’autre, qui me parlait à l’oreille chaque fois que ma conscience ne parvenait pas à me faire perdre confiance ou à me plonger dans le découragement. »
« Tout le monde se gargarise de grands mots en parlant de l’importance de la science, spécialement lorsque la conversation porte sur la Grande Entreprise Humaine, avec majuscules, ou se limite à la liste héroïque de vaccins et de succès planétaires. Mais presque personne ne parle avec la même ferveur d’individus qui consacrent dix ans de leur vie à décrire la forme particulière en laquelle s’enroule sur elle-même une protéine, ou dans quelle mesure se raccourcissent et se détériorent avec le temps les télomères, car ce sont là des considérations qui n’incitent pas à porter un toast ni à amener quelqu’un dans son lit.Et cette routine apparemment stérile, où seul l’initié peut apercevoir après bien des années quelque lueur de progrès, a lieu la plupart du temps dans un laboratoire. »
Mur 📖 »Alors on pourrait dire que ces quelques minutes brillantes, dispersées au long de centaines de journées identiques de grisaille et d’ennui, en arrivèrent à constituer d’une certaine façon le sel de ma vie. »
« – Maintenant, poursuivit Blum, imaginez vos recherches comme les prémices d’un livre de développement personnel. Un livre qui provoque des commentaires dans les salons de thé comme dans les salons de coiffure, et qui éveille, pour différentes raisons, autant l’intérêt de l’universitaire que celui du profane, mais plus encore du profane que de l’universitaire. Un livre qui puisse se résumer en une phrase, une sorte de slogan qui le définirait entièrement. Alors, soyez imaginatif : faites un effort et concevez simplement cette phrase. »
« – Les neurones qui interagissent avec notre environnement sont entourés de membranes, mais ils ont de petites portes. Pour connaître ce qui nous entoure, il faut ouvrir physiquement ces portes et laisser entrer des portions de ce monde extérieur dans le nôtre, molécule par molécule. On ne connaît véritablement que ce qui a permis matériellement d’entrer dans le royaume de notre esprit. Blum me regarda un instant, en se débattant dans un silence inquiet. Il semblait s’être absenté de la pièce, perdu dans ses propres cogitations et farfouillant dans ses souvenirs , très loin des canaux ioniques, de la synapse ou de la capsaïcine. »
« C’était une espèce de petit corps recroquevillé qui logeait quelque part en moi, et qui fut peu à peu investi comme le sujet chargé de mon livre, car malgré le titre ronflant créé par Blum, Portes ouvertes au monde, qui me paraissait un débordement impardonnable d’affectation et de mélodrame, je devais reconnaître que cette commande, à laquelle je me consacrais tous les jours en soufflant comme s’il s’agissait d’un acte de soumission, était la tâche la plus semblable à celle d’ouvrir des portes que j’avais entreprise dans la vie. »
« Je parsemais le texte de tous les ingrédients permettant au lecteur d’échafauder dans sa tête une chronique riche en défis , chutes et épisodes inspirants de résistance à l’adversité, mais aussi quelques scènes de tendre humanité, dosées de façon à la fois sincère et rusée, capables de toucher les fibres les plus sensibles du lecteur tout en lui vendant un énorme trompe-l’œil, tout en conservant cependant assez de liens réels avec mon travail de laboratoire pour donner l’illusion d’un récit incontestable et authentique. »
« J’étais capable de reconnaître, me remémorer et associer correctement des idées d’autrui, et même concevoir à partir d’elles quelque expérience ingénieuse ou composer un joli patchwork d’arguments susceptibles de provoquer chez mon interlocuteur une étincelle d’inspiration, mais je ne considérais pas avoir eu dans toute ma vie une seule idée authentiquement originale. »
« Cette jungle de notes en bas de page, de références flatteuses à des auteurs inconnus et de concepts mystérieux était impossible à apprécier pour quiconque n’avait pas développé avant, pour des motifs professionnels , un goût particulier pour le contradictoire, l’abstrus et l’ineffable. »
« Ce matin-là, dans un excès d’autoanalyse socratique, j’avais décidé de venir à ce rendez-vous vêtu d’un tee-shirt et d’une veste en laine que j’avais achetés près de l’hôtel, car j’avais conclu, après des raisonnements qui à ce moment-là me parurent aussi dépassés que ridicules, qu’une réunion entre un auteur et son éditeur ne devait pas avoir un caractère guindé. Maintenant, bien sûr, je constatais que j’étais la seule personne dans la pièce à ne pas porter un strict costume trois pièces. Même Blum, dans une splendide veste noire satinée, avait l’allure d’un ordonnateur des pompes funèbres. Moi, en revanche, j’avais l’air d’un étudiant qui assiste sans grande préparation à un entretien pour une demande de bourse, devant un comité de sélection qui n’a pas la moindre intention de la lui accorder. »
💙 »En tout cas, envisager de changer de vie me paraissait une attitude plus mature que de m’obstiner dans une voie qui m’était chaque jour plus étrangère. »
« – Parce que tu n’as pas de caractère, me dit-il avec le même regard imperturbable. Parce que tu offres peu et que tu demandes beaucoup. (…) Nous n’avons reçu de ta part aucune reconnaissance, peu de travail et beaucoup de plaintes. Les ingrats finissent par ôter aux gens dévoués l’envie de se montrer généreux. »
« On ne fait jamais un effort argumentatif plus soutenu que celui servant à justifier le renoncement à ce qu’on considère comme ses principes. »
« J’ignorais si son écriture était un filigrane très fin né d’un esprit touché par les muses ou une mélasse impraticable. S’il s’agissait d’une simple énumération de balivernes, comme c’est la règle dans la littérature de développement personnel, ou si on y trouvait, qui sait, quelque passage non dénué de pertinence. Je pensai à la maxime de Pline l’Ancien, selon laquelle “Il n’y a pas de si mauvais livre où l’on ne puisse apprendre quelque chose”, maigre consolation un jour comme aujourd’hui, car je n’avais pas lu assez sur Kaplan pour me faire une idée, même vague, de ses mérites potentiels. »
« – Vous savez, on a beau se plonger sérieusement dans la lecture de journaux et de revues, il faut considérer que ce n’est jamais qu’une compilation de moments et de verbiages inutiles. Quoi qu’il se passe d’important, les journaux ont le même nombre de pages tous les jours et il faut bien les remplir. On ne doit pas les prendre trop au sérieux. «
« Quoi qu’il en soit, j’aurais dû surmonter ces attaques et m’imposer, malgré elles, comme l’aurait fait un père aimant et responsable qui se bat pour son fils. Au lieu de quoi j’avais exactement incarné le personnage que mes détracteurs avaient conçu pour moi. Celui d’un être pusillanime qui lâche la bride parce que d’autres affaires paraissent retenir plus impérieusement son attention. »
💙 »J’en relus le titre : Une vie pleine de sens.(…) Que diable tentait de suggérer l’auteure en plaçant dans une même phrase vie et sens ? Ce titre ressemblait à une version écrite de l’irritant halo de confiance typique des gens qui n’ont jamais eu à se soucier de gagner un salaire ni de payer les factures. »
« Au milieu d’une prose d’apparence lisse, l’auteure insérait, au moins une fois par page, une phrase qui obligeait le lecteur à reconnaître une facette essentielle de la vie à laquelle il n’avait jamais songé, en tout cas pas en termes aussi suggestifs et précis. »
« – Oui. – Mon emploi du langage, si prolixe en mots et en nuances quand j’explorais de vieilles rancœurs et des outrages inavoués, avait pris un tournant soudain vers les monosyllabes, comme cela arrivait toujours au moment où le sujet de la discussion était simplement que diable faut-il faire . Quand il s’agissait de passer aux choses concrètes, j’avais toujours été très laconique et doté d’un rayon d’action très limité. Deborah avait raison de dire que j’étais, en termes de sens pratique, ce qu’on appelle communément un bon à rien. »
« En ouvrant le dossier je me rappelai le conseil de mon directeur de thèse à la faculté : d’abord annoncer ce qu’on va dire, puis le dire bien et enfin récapituler ce qu’on a dit. »
« De toute façon, découvrir que je pouvais de nouveau éprouver un tel bouleversement m’émouvait. Les années d’humiliation, d’acceptation coupable de ma condition de paria, de constante méfiance et d’ironie sur moi-même, n’avaient pas réussi à ronger l’écorce protectrice de ce dernier réduit d’innocence. »
« Car pour décider d’actions, de trajectoires, de stratégies et de mesures, il fallait d’abord sentir dans les entrailles la morsure d’un besoin, une pulsion, un tropisme. Pour prendre des décisions, les êtres vivants devaient préalablement être des sujets de désir . Ce qui nous caractérisait , bien avant d’être capables de suivre un chemin, était la récompense et la condamnation d’obéir à nos appétits, la sensation lancinante d’exiger du monde quelque chose de particulier. Nourriture, abri, chaleur, compagnie, sens. Et ce désir, qui en bonne mesure nous définissait et nous séparait des choses inanimées, avait paradoxalement un substrat essentiellement matériel. Nous sommes des choses qui veulent des choses. »
« Car l’être qui était en face de moi était à la fois une entité indépendante et une partie de moi. C’était mon très cher enfant, dont le sourire pouvait illuminer ma vie autant que sa tristesse me plonger dans la plus noire obscurité, et en même temps un agent libre qui cherchait à qui appartenir, avec qui établir une précaire et provisoire symbiose. Les choses vivantes ont besoin d’autres choses vivantes. »
« Pendant les deux heures suivantes, cette intention de racheter ma dignité meurtrie s’évapora peu à peu et il n’en resta plus que la simple envie d’écrire, d’arriver quelque part, de m’arrêter mille fois en chemin pour évaluer mon propre processus et contempler le paysage. Je commençai et biffai de nombreux passages. Cent fois une phrase que j’avais trouvée éclairante finissait par se révéler banale ou vide de sens.(…) Mais à aucun moment je ne cédai à l’auto -apitoiement. »
« Le libre arbitre n’est pas non plus le même pour tous les êtres. Une mouche a un éventail de choix plus ample qu’une larve . Un ver est doté d’une plus grande mobilité que le tronc sur lequel il se trouve. Une bactérie ciliée peut choisir une plus grande variété de trajectoires qu’une bactérie flottante. Mais chaque petite chose vivante peut influer sur son destin comportemental, avec des prérogatives interdites à un ouragan, quelles que soient les dévastations que celui-ci en arrive, passivement, à provoquer. On peut même dire que nous autres, les êtres multicellulaires, ne sommes que l’intégration de minuscules libres arbitres, qui favorisent de façon émergente l’illusion d’un gigantesque libre arbitre commun, car un tout est plus libre que les parties qui le composent. »
« Depuis la bactérie qui perçoit la proximité de la protéine précise que son métabolisme requiert, en passant par le cerf qui détecte dans le vent l’odeur d’un félin et qui s’enfuit avant que celui-ci puisse l’atteindre, jusqu’à l’être humain qui conçoit un véhicule capable par sa vitesse d’échapper à la gravité terrestre, toute manœuvre qui exerce un effet sur la trame de ce qui existe , a comme antécédent une collecte d’informations. C’est pourquoi ce “se rendre compte”, cette aptitude magnifique que nous tenons absolument pour acquise, est peut-être un germe du code que l’univers fournit pour intégrer après sa première fournée de règles : les lois qui viendront dans le futur, quand l’immense majorité des choses seront capables de se rendre compte de quelque chose. »
« Mais pour que cela puisse un jour se produire , il est nécessaire d’aider, depuis notre coin et à notre minuscule échelle, à faire proliférer la perception et la conscience, par de simples actes d’appropriation . De se rendre compte de plus en plus de choses. De s’exposer au plus grand spectre possible d’expériences. De collectionner les exceptions. De réfuter. D’apprendre. D’élever des enfants plus sages. D’aimer la connaissance, d’aimer ceux qui aiment la connaissance, d’aimer en général. En d’autres mots : se rendre compte. Face au manque d’évidence d’autres cas, nous devrions assumer que ce prodige ne se produit qu’ici. Notre planète est celle des choses qui se rendent compte. »
💙 « Elle relut la dernière phrase. “Notre planète est celle des choses qui se rendent compte.” Alors, elle approuva de la tête, me tendit la page et ajouta : – Un peu solennel et grandiloquent. Vous avez empilé, comme toujours, une montagne de phrases pour ébaucher une seule idée. Mais c’est un bon début. »
Ma note : 4/5
Le bon point : L’histoire d’un laborantin quinquagénaire à côté de la plaque qui va se reconstruire et se réinventer grâce à l’écriture. Un récit éclairant, riche en vocabulaire ainsi qu’ en concepts neuroscientifiques, philosophiques et ontologiques.
Le moins bon point : Une fin en queue de poisson mais à mon humble avis, c’est la signature, le message d’Une vie pleine de sens.

David Badenbauer est un neurophysiologiste qui étudie la façon dont la communication se fait entre les synapses, et comment les cellules doivent pouvoir s’ouvrir un peu pour accueillir les informations et rester en vie.
Incurable sceptique, David parcourt un chemin accidenté de gaffes et de maladresses. Cet homme frustré se voit privé de tout, par une hostilité qu’il attribue toujours aux autres, et pratique une fuite en avant désespérée. Pour s’échapper, il a recours à une auto-ironie cruelle.
David, l’orphelin, va être expulsé de la vie qu’il s’est construite le jour où il préfère partir à Berlin pour voir son éditeur que d’assister à l’inauguration d’une exposition d’aquarelles de l’école de son fils. À son retour il retrouve la maison fermée, son compte en banque vidé, sa femme et son fils installés chez le père de cette dernière, un psychanalyste pompeux qui le déteste, et il va subir un grand divorce à l’ancienne. Mis sur la paille, il survit dans un local de stockage grâce à la bonté du propriétaire des lieux et à la bienveillance d’un rabbin qui lui apprend à perdre.
Il devra beaucoup changer pour pouvoir sortir de l’ornière économique et faire taire tous ses préjugés pour écrire un livre de commande de développement personnel très particulier. Mais tous les livres sont des livres de développement personnel, dit l’un des personnages de ce roman délirant.
Un miracle d’humour et de dérision !
Un auteur dont les livres ne vous quittent plus.
PS : Coup du hasard, au moment de la sortie de ce roman en Amérique latine, le Nobel de médecine a été décerné à une équipe qui travaillait sur ce même thème de l’ouverture des cellules dans la synapse.
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