Poétique et désenchanté

« En quelque sorte, chaque histoire familiale est un petit bout de la grande histoire, même si elle ne pèse qu’une poussière dans le grand foutoir du temps. Un petit peu, c’est davantage que rien. Un atome de poussière, ça compte aussi, ça raconte quelque chose de quelqu’un. »

Agnès Ollard in La fille aux godillots, 5sens éditions, 2024

Dans une brocante, elle tombe sur un roman dont la première de couverture lui rappela immédiatement les godillots qu’elle portait à une certaine période de sa vie ; en voyant le nom de l’auteur, Stéphane Langlois, elle décida de l’acheter et de le lire sur le champ, curieuse de redécouvrir son histoire à travers le regard de celui qui fut un temps, entré dans sa vie.

Mais au fil de sa lecture, il s’avère que l’histoire n’est pas tout à fait exacte, après tout, n’est-ce pas le propre de toute vérité romancée ? Qu’à cela ne tienne, en réponse à ce Stéphane Langlois, elle décide de prendre la plume et de coucher sur papier sa version.

En commençant par le tout début, c’est à dire sa mère. Sur ce, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le livre.

Enfance provinciale, jeunesse dans les rues de Paris, emprise, tribunal et écriture : La fille aux godillots raconte une jeunesse des Trente Glorieuses où les normes et les mœurs étaient très différentes.

La narratrice, dont nous finirons par tout connaître à la fin, nous entraîne dans un tourbillon flamboyant, poétique et désenchanté.

Son histoire évoque l’ambition d’un parent pour son unique enfant puis le déclassement socio-économique et la dépression qui s’ensuit.

Le roman parle aussi de la déchéance dans tous les sens du terme : se retrouver à la rue dans des situations extrêmes de dénuement à mendier et à se prostituer ; et évoque le changement du regard des autres : n’être que de la chair, une viande, et se faire marchander comme à la foire au bétail.

Dans cet enfer, il ne reste que la poésie, de celle qui maintient la tête hors de l’eau pour ne pas sombrer, la générosité qui redonne foi en l’humanité et les petits rituels qui servent de repère.

La prose est fluide, tantôt névrosée tantôt lumineuse ; bien que ce ne fut pas simple, de par les thèmes qui m’ont attristée, j’ai aimé lire ce roman et je m’en souviendrai longtemps, un peu comme Une somme humaine de Makenzy Dorcel et Bleu Nuit de Dimah Abdallah, car, croyez moi, c’est de la même trempe.

Je recommande.

Quelques citations 🤫

Page 13: Je le confirme. Les romanciers sont des menteurs, des falsificateurs et des pilleurs. Ce ne sont pas tant les faits que l’auteur relate qui sont mensongers car ils sont relativement conformes mais il s’arroge un point de vue qui n’est pas le sien et par là même, partial, parcellaire, subjectif néanmoins revendiqué comme vérité seule, unique et incontestable. C’est Sa réalité. Ce n’est pas Ma réalité. Ce n’est pas La réalité.

Page 38: Son père lui a appris l’ordre ainsi que l’art du rangement et de la propreté. « Si c’est le désordre autour de toi, ce sera le désordre dans ta tête, dans ton cœur et dans ta vie, alors range ma fille. Le laisser -aller est mère de tous les vices, alors range, je t’en prie, range ! »

Page 39: « Petite, c’est le secret de la réussite, aller sans dévier, petitement mais sûrement, sans se vanter, toujours droit et propspérant discrètement, les richesses se font à l’économie. »

Page 43: Toute la rue des Marronniers était présente, pour la fête, par devoir et fierté. La rue des Marronniers était le quartier des petits commerçants, petits au sens minable du terme. Tout le monde savait qu’ils venaient des chiffonniers des bas quartiers et c’est justement cette tare originelle qu’il fallait oublier en se montrant aux fêtes populaires.

Page 53: Nous sommes des épisodes plaisants ou disgracieux, nous sommes des douleurs, des plaisirs, des hontes, des fiertés, des défaites ou des lâchetés, nous sommes des écailles de mémoire et des trous d’amnésies, des cicatrices maquillées d’or et montées en épingles ou taillées en diamants, nous sommes des impasses, nous sommes des faces, des revers, des envers, et aussi des contraires, des faux lisses, des faux plates, des paradoxes et des contradictions. Nous sommes tout cela.

Page 93 : J’ai toujours entendu cette complainte, vivre chiche, pas gâcher, pas de reste, pas de superflu, pas de chichi, pas péter plus haut que son cul, faire du neuf avec du vieux, retailler, détricoter, raccommoder, ravauder, tirer la ficelle et le diable par la queue.

Page 97 : J’avais souvent entendu et vite compris que la vie, c’est du sérieux, du douloureux, de l’austère, qu’on n’est pas sur la terre pour la fredaine, ni pour s’envoyer en l’air, que la vie est grave, solennelle et mortelle. On existe pour en baver et exclusivement pour cette raison. Le seul sens de la traversée : expier et puis crever.

Page 114 : Les urbanistes, pour on ne sait quelle raison, par mauvaise humeur ou perversité ou peut-être distraction, leur avait fait tourner le dos à un petit bois, un peu maigrichon mais avec quelques feuilles qui changent de couleur pour marquer les saisons, c’eût été au moins ça. Nous étions là désormais, toutes les deux, incarcéré entre nos parallélépipède admirablement hideux. Il est bien difficile de politiser avec de l’uniformité, bien laborieux de faire chanter du boucan, de faire pousser des couleurs au milieu du goudron, de regarder le ciel, de lui dire quelque chose, d’imaginer une rose.

Page 117 : En quelque sorte, chaque histoire familiale est un petit bout de la grande histoire, même si elle ne pèse qu’une poussière dans le grand foutoir du temps. Un petit peu, c’est davantage que rien. Un atome de poussière, ça compte aussi, ça raconte quelque chose de quelqu’un.

Page 124 : Les cris de douleur n’ont pas d’accent, la souffrance engendre les frontières, les castes et les siècles. Le Zig du Moyen-Âge qu’on écorce vif, gueule pareil que le gus torturé dans une geôle turque. Le gus qui se fait éclater le bide dans les tranchées de la Marne, qu’il soit allemand, français ou sénégalais, gueule pareil. La douleur a partout le même son lorsqu’elle sort d’un vivant.

Page 165 : Mais je digresse comme ces gens qui ne savent pas raconter les histoires sans détails ou ceux qui tournent la cuillère autour du pot ou ceux qui veulent tout dire très vite avant qu’on ne leur coupe la parole ou ceux encore qui se sont tus longtemps et logorrhent à flots. Pour moi, c’est tout ça.

Ma note : 4.5/5

Le bon point : La narratrice, dont nous finirons par tout connaître à la fin, nous entraîne dans un tourbillon flamboyant, poétique et désenchanté. La prose est fluide, tantôt névrosée tantôt lumineuse ; bien que ce ne fut pas simple, de par les thèmes qui m’ont attristée, j’ai aimé lire ce roman et je m’en souviendrai longtemps.

Quatrième de couverture

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