« Je passe mes journées devant un écran, c’est un fait. Ce soir allongé dans mon lit, mon portable à la main, je me suis rendu compte que la majeure partie de mon temps se déroulait face à un appareil. Mes yeux sont davantage utilisés pour voir ce qui se défile sur ses surfaces lisses que ce qui se passe au dehors. »
Valentin Grégoire in L’Automate, Éditions Complicités, 2024
R. vient tout juste d’obtenir le poste tant convoité de Data Analyst du département TPV (Tarification et Prestations des Ventes) au sein du prestigieux groupe Solis, dont la haute tour de verre située au cœur de la capitale symbolise le rayonnement absolu.
La nouvelle recrue fraîchement diplômée travaillera sous la supervision de son manager, Antoine, l’incarnation du « jeune cadre dynamique » dans toute sa splendeur et son efficacité. D’ailleurs, R. eut tôt fait de le considérer comme une idole, son idole, et se jura de ne jamais le décevoir.
C’est ainsi qu’avec l’enthousiasme et la détermination des premiers jours, R. s’attela frénétiquement à ses tâches de Data Analyst : recueillir les données, les traiter en suivant rigoureusement les process puis rendre compte à Antoine. Ce dernier, perfectionniste, exigeant et pressé, s’avérait cependant compliqué à satisfaire au fil des semaines. Qu’à cela ne tienne, R. ne lésina pas sur les heures supplémentaires afin de terminer ses tâches dans les délais impartis.
Mais un beau jour, R. ouvre les yeux sur la destinée et le sens de son implication, de ses efforts : tout ça pour qui, pour quoi ? Sur ce, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le roman.
Voici une histoire autour du métier de Data Analyst, un métier dont j’ai déjà entendu parler mais sans connaître. Pour cause : la production de ce genre d’« industrie », à la fois numérique et intermédiaire, est difficilement tangible, concrète et visible, en tous cas pour le commun des mortels dont je fais partie.
L’Automate nous ouvre les portes d’un empire de la tech, où la langue parlée est un mix protéiforme entre l’anglais du management et le français informatique, un royaume open-space où chacun à son poste exécute machinalement sa tâche à l’instant T, sans se préoccuper ni de l’amont, ni de l’aval, à l’instar d’une chaîne de production industrielle. Une bulle de verre et de béton où les jours se suivent et se ressemblent, et où la pression des chiffres ainsi que des délais ne faibli jamais. Un quotidien de travail exigeant, prévisible, sans (r)évolution, ne laissant aucune place ni pour l’initiative ni pour l’épanouissement.
En trois parties, d’une écriture limpide et par une mise en abîme plurielle, créative et audacieuse dont l’auteur a le secret, l’histoire de notre protagoniste R. interroge sur nos ambitions, nos vocations et surtout le sens de notre travail face à l’avènement des outils logiciels « intelligents », en phase de remplacer l’intervention humaine dans certains domaines.
À quel point de bascule les convictions et les motivations des débuts s’évanouissent pour ne laisser derrière elles que la routine et le doute ?
Est-ce qu’une place dans un groupe côté en bourse, un travail « raccourci et facilité » ainsi qu’un bon salaire en contrepartie peut justifier de sacrifier son temps libre et de renoncer à sa liberté de créer, d’aimer, de vivre ?
Et si cet univers professionnel n’était finalement qu’une transition vers un futur où la machine devient humain et l’humain devient machine ?
En lisant L’Automate, j’ai découvert l’industrie du data : ses métiers, ses opportunités et une réalité dont j’ignorais les codes et les enjeux. Le reflet d’une génération face à la concurrence de l’intelligence artificielle. Instructif, passionnant et actuel, je recommande chaleureusement.
Quelques citations
« Comme Antoine lui avait indiqué, l’après-midi était consacré à la présentation des différents process, composante importante de la bonne tenue des différentes tâches ; car comme il le rappela, les process permettent de donner un cadre aux actions récurrentes que chaque employé a à accomplir. Les missions de tout employé ne se réduisent pas à eux mais ils constituent une part importante de leur temps de travail et sont vitaux dans le fonctionnement de TPV. Bien que répétitif, sans valeur intellectuelle véritable, ils étaient nécessaires. »
Page 37 : « Alors on m’a confié plusieurs tâches récurrentes, comme la construction de reportings. C’est intéressant, ça permet de suivre toutes les activités, de se rendre compte des indicateurs importants. Le DG est dans la boucle, on doit donc s’assurer que les données soient fiables et bien présentées. Moi, j’extrais les données, je les contrôle, et je les mets en forme pour faire ressortir les informations clés. On m’a dit d’insister sur la partie « visuel ».
Page 44 : « La réflexion, elle, devenant superflue, R. débrancha son cerveau. Une fois le commentaire déchiffré, R. corrigea la présentation et passa au suivant. Ne pas en questionner la pertinence lui permit d’enchaîner très vite. L’état de jeûne qui commençait à le gagner après de trop longues heures sans avoir rien avalé redoubla sa concentration et le débarrassa de pensées encombrantes. Il était tout entier à son travail, occupé à tourner les pages et à surligner d’un marqueur jaune les corrections réalisées. Passé 22 heures il eut enfin fini. »
Page 67: « Les premières heures des débuts de semaine étaient compliquées pour R., l’esprit et le corps encore engourdi par deux jours de repos, il avait besoin plus que d’autres vraisemblablement, d’un temps de réadaptation au rythme de la semaine. Les deux jours de weekend fonctionnait sur un mode différent de celui des jours de travail, occasionnant une appréhension du temps radicalement différente. Dès le vendredi soir, R. sentait le temps se gonfler, prendre de l’épaisseur et converger vers une forme qui paraissait continue et infinie. »
Page 98 : « Je passe mes journées devant un écran, c’est un fait. Ce soir allongé dans mon lit, mon portable à la main, je me suis rendu compte que la majeure partie de mon temps se déroulait face à un appareil. Mes yeux sont davantage utilisés pour voir ce qui se défile sur ses surfaces lisses que ce qui se passe au dehors. »
Valentin Grégoire in L’Automate, Éditions Complicités, 2024

Quatrième de couverture
Qui d’entre nous n’a jamais eu l’impression, un jour, de vivre sa vie par automatisme ? Dans cette fable moderne sur le monde du travail, nous suivons l’entrée dans l’âge adulte et dans la vie professionnelle de R., avec ses rêves et ses ambitions. Et comme bien souvent dans la vie, les désillusions surviennent. Alors, comment ne pas renoncer ? Comment continuer à chercher du sens et ne pas se cantonner à jouer un rôle dans sa propre vie ? A une époque marquée par une robotisation croissante de nos vies, il est nécessaire de se demander ce qu’est l’humanité.
Qu’est-ce qu’être humain ? Avec l’avènement de l’intelligence artificielle, plutôt que de craindre d’être remplacés par des robots, nous devrions déjà veiller à ne pas nous réveiller dans la peau de l’un d’eux, avec une vie définitivement desséchée.
L’Automate _ Valentin Grégoire _ Éditions Complicités _ 2024 _ 158 p.
Et mon avis en bref
En lisant L’Automate, j’ai découvert l’industrie du data : ses métiers, ses opportunités et une réalité dont j’ignorais les codes et les enjeux. Instructif, passionnant et actuel, je recommande chaleureusement.
Ma note : 4.5/5.
Une fois de plus, je tiens à remercier chaleureusement Valentin Grégoire et les Éditions Complicités pour cette découverte éditoriale remarquable.
Est-ce que cela vous a plu ? Vos avis, vos suggestions ou vos petits coucous sont très précieux pour moi et toujours la bienvenue en commentaires !

Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites moi tout en commentaires !