Premières lignes #41

Le Bouffon de la Couronne

Thibault Lafargue

Éditions Actusf – 2025

PROLOGUE

Le messager talonnait sa monture à bride abattue. Le vent ne fouettait pas son visage, il le griffait. Quelque part dans le ciel moucheté d’étoiles, la lune souriait de son pâle croissant.

L’homme finit par atteindre une colline escarpée où il s’accorda un court répit, le front en nage. Plus il portait loin son regard, plus la terre miroitait de petits éclats à la manière d’une sombre parure. Au-delà s’étendaient les palissades d’un contrefort flanqué de tourelles en roc.

Le cavalier porta une main à son surcot pour s’assurer que la lettre était toujours en sécurité. Rassuré, il entama la dernière pente parmi les chevaux morts et les cadavres démembrés qui jonchaient le sentier, au milieu des armures encore rutilantes.

À mi-chemin du rempart, une jambe de son cheval se brisa dans une ornière. Désarçonné, le cavalier tomba au sol et se retrouva écrasé par le poids de sa monture. Son cri se mêla au hennissement de la bête, alors que des silhouettes s’agitaient sur le contrefort.

Le messager peinait à respirer, le cheval faisant pression sur sa poitrine. Où qu’il plonge ses doigts, le sol était trop friable pour y trouver un appui. Hors d’haleine, il tira son épée au clair, la planta dans la fange et s’extirpa péniblement de sous sa monture. Une fois debout, il vérifia la présence de sa missive avant d’abréger les souffrances de l’animal, dans un élan presque charitable.

À peine eut-il lâché son arme qu’il distingua un groupe de cavaliers qui approchait dans l’obscurité. Le messager souffla, les jambes flageolantes. Un mélange de soulagement et d’excitation le prit à l’idée d’avoir mené à bien sa mission. Il s’efforça d’ignorer les horreurs qui l’entouraient, l’odeur de pourriture qui stagnait. Les vibrations du sol lui indiquèrent que les cavaliers ralentissaient l’allure, guidés par quelque méfiance.

Un simple geste de leur chef les fit s’arrêter, ombres parmi les ombres.

— Qui va là ? lança une voix bourrue.

Le messager voulut répondre mais les mots faisaient barrage dans sa gorge.

— J’ai dit : qui va là ?!

Éreinté, le messager fit une nouvelle tentative, incapable de retrouver sa voix. On entendit une corde se tendre.

— Réponds, ventretriste ! Que veux-tu ?

L’homme s’avança vers les soldats, une main dans son surcot, l’air implorant.

— Halte-là !

Avant qu’il n’ait eu le temps de sortir la lettre, le trait était déjà parti. Le messager ne l’entendit même pas siffler. Il ressentit seulement une vive brûlure à la gorge. Ce n’est qu’en baissant les yeux qu’il comprit : la flèche vibrait encore. Il toussa des bulles de sang, puis s’effondra dans une rigole d’eau en froissant l’enveloppe dans un dernier effort inachevé.

Les soldats mirent pied à terre. Du bout de sa botte, le chef fit basculer le cadavre sur le dos, révélant à la lueur de la lune un visage hâlé, mangé par une barbe hirsute.

— Saleté de Levant ! fit un autre soldat en crachant sur la dépouille.

Le froid changeait ses mots en vapeur blanche. Le chef demeura sur place, fixant la lettre froissée dans la main du Levant. Sous la broussaille de ses sourcils, son regard était perplexe. Après s’être baissé pour ouvrir les doigts encore crispés du cadavre, il remarqua que le sceau sur l’enveloppe était brisé. Intrigué, il parcourut le message d’une traite et une ombre tomba sur sa figure.

Le soldat qui avait craché s’était penché sur le corps. Le chef le retint d’un geste.

— J’veux juste lui tâter la bourse, cap’taine. Y s’pourrait qu’on gratte quelques billes !

— Nous rentrons.

La voix du capitaine frémissait.

— Laissez-moi juste le temps d’vérifier, insista le soldat. D’une main ferme, le capitaine le tira par sa crinière.

— Sur-le-champ ! Le marquis doit savoir…

À regret, le soldat emboîta le pas à son chef et, ensemble, les cavaliers reprirent le chemin du fort comme si la Marâtre était à leurs trousses.

Oublié parmi les cadavres, le Levant regardait, sans le voir, le croissant de lune moqueur. Sur ses lèvres courait un deuxième sourire… Le sourire d’un homme qui a accompli sa mission.

La missive était livrée.

Thibault Lafargue in Le Bouffon de la Couronne, Éditions Actusf, 2025

Ah, le pouvoir… ses dorures, ses intrigues, ses flatteries… et puis, au cœur du théâtre royal, il y a le bouffon. Celui qu’on croit relégué à la marge, mais qui en réalité observe, commente, et souvent — pique là où ça fait rire 🙃

C’est exactement ce que promet Le Bouffon de la Couronne de Thibault Lafargue, paru chez Actusf. Et moi, quand je vois “bouffon malgré lui” et une critique déguisée (ou pas) de la monarchie, mon radar littéraire s’affole : et hop dans ma wishlist ✨

J’ai un petit faible pour les récits qui nous servent de l’humour savant et qui posent de vraies questions sur le monde tel qu’il va — ou claudique. Et ce premier roman, avec son style narratif digne des meilleurs showrunners, coche toutes les cases : de la verve, du rythme, des personnages bien dessinés, et ce petit frisson de satire sociale savamment dosée.

Bref, le pitch me régale déjà. Et si l’on en croit les premières lignes (musclées comme un prologue de série Prime), je sens que je vais adorer plonger dans cette cour où l’humour peut se révéler plus assassin qu’une épée.

En attendant, c’est le Nocher des Livres qui en parle sur son blog.

Et vous, vous l’avez déjà lu ? Est-ce que ces premières lignes vous donnent envie de lire la suite? Dites-moi en commentaires 😉

Dans tous les cas, je vous souhaite un bon dimanche!

3 réponses à « Premières lignes #41 »

  1. Avatar de Lilou

    Merci pour la découverte… ça a l’air bien sympa, je me le note ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà Valisoa

      Hello Lilou 🌞 En tout cas, il n’existe que de bons retours concernant ce roman ✨

      Aimé par 1 personne

  2. Avatar de
    Anonyme

    Merci pour le lien. Oui, oui, j’ai adoré.

    Très bonne lecture !

    Aimé par 1 personne

Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites moi tout en commentaires !

Et si… nous restions en contact ?

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