Les mots aussi coulent en nous. Permettez, si vous voulez bien, une petite excursion dans leur royaume. Je vous jure qu’y circulent d’étranges rivières, qu’y résonnent de très musicaux échos, de nature à nous emporter vers quelques vérités imprévues, vous savez celles qu’on appelle, une fois réunies, « la poésie ».
Erik Orsenna in Ces fleuves qui coulent en nous, Julliard, 2025
Je viens de lire Ces fleuves qui coulent en nous.
Tout d’abord parce qu’il s’agit de l’un de mes écrivains, que dis-je, l’un de mes conteurs préférés, c’est-à-dire l’Académicien Erik Orsenna, dont j’ai grandement apprécié le style dans Histoire d’un ogre. Et je dois dire que cette fois-ci, le sujet m’a intriguée.
Mais avant tout, un petit mot sur la première de couverture qui m’a émue : ce que l’on pourrait prendre pour une sorte de méduse est en fait un estuaire que je peux reconnaitre entre mille. Il s’agit de l’estuaire du Betsiboka, un fleuve mastodonte qui prend sa source au Nord de Madagascar pour se jeter en tentacules dans le Canal de Mozambique. Et , pour moi qui suis originaire de la Grande Ile, le voir en première de couverture de l’œuvre d’Erik Orsenna me remplit d’émotion. Et là-dessus, je referme la parenthèse.
À quoi s’attendre? Cette fois-ci, l’Académicien, et infatigable passionné de toutes les sciences humaines, nous propose de naviguer, au pied de la lettre, à travers les flux du corps humain, infinis et mystérieux, autrement dit Ces fleuves qui coulent en nous : les larmes, le sang, la sueur, la lymphe et j’en passe et des meilleures. Sur ce, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez le reste en lisant le livre.
Avec la candeur, l’enthousiasme et la poésie que nous lui connaissons si bien, Erik Orsenna nous embarque dans une odyssée originale au cœur de l’univers sophistiqué qui habite chacun·e d’entre nous.
Finalement, qu’est-ce que Ces fleuves qui coulent en nous ? Une leçon d’anatomie, un abrégé encyclopédique, un poème, une confidence, un carnet de bonnes adresses de restauration ? Je dirais tout cela à la fois, mais surtout un hommage jubilatoire à la Création en général et à la biologie du corps humain en particulier.
La vie est un long fleuve tranquille : CQFD; je recommande.
Lisez les Premières Lignes ici.
Quelques citations
« De tous les fleuves qui coulent en nous, la vie est certainement le plus ancien, le plus beau, mais aussi le plus extraordinaire et le plus mystérieux. Car de cette vie que nous partageons sur la Terre depuis la nuit des temps avec l’ensemble de nos colocataires (animaux et végétaux), nous ne connaissons ni le moment, ni les circonstances, ni même l’endroit de son apparition. »
« Mais assez de sentiments et de confidences ! Revenons à la science. »
« L’histoire et la géographie des « fleuves qui coulent en nous », c’est aussi la célébration de ces êtres humains qui n’ont pas craint de se confronter aux plus grands mystères et de tout sacrifier à cette recherche. Les Fous Curieux forment une confrérie. Raconter l’un d’entre eux renseigne sur tous les autres. »
« Parmi tous les fleuves qui coulent en nous, le plus vital est celui de l’amitié. Fleuve ou bateau sur lequel on embarque et qui permet d’aller explorer toujours plus loin. Fleuve, bateau ou chaîne qui , au contraire d’emprisonner, tisse des liens qui vous libèrent en vous agrandissant et vous diversifiant. »
« La dissection des corps, morts ou vivants, d’animaux ou d’humains, demeure l’ultime recours pour vérifier la validité d’une hypothèse. Encore faut-il que cette tâche ne soit pas confiée à quelque barbier ignorant du fonctionnement des organes. C’est au chercheur, généralement médecin, de pratiquer lui-même. En d’autres termes, pour progresser, on doit passer de la dissection à l’autopsie, un mot qui vient du grec autopsia : « action de voir par ses propres yeux ». »
« Quels romans que ces existences ! Qui a dit que la recherche était une activité de sédentaire ? Marguerite Yourcenar ne s’y est pas trompée. Du temps où j’exerçais l’improbable métier de « conseiller culturel », je me souviens d’un déjeuner à l’Élysée où elle expliquait à un François Mitterrand muet d’admiration, une fois n’est pas coutume, comment, pour son maître livre, L’Œuvre au noir, elle avait bâti son héros Zénon en mêlant Vésale et Servet. »
« Et pour digérer les savoirs nouveaux, rien ne vaut un déjeuner solitaire dans mon quartier général : la Tavola di Gio, 210 boulevard Raspail, 75014 Paris, téléphone : 01 43 35 47 17. Sa (délicieuse) cuisine italienne, par on ne sait quel miracle, aide à la synthèse. »
« C’est ainsi que certaines cellules vont devenir « transporteuses » (d’oxygène) : les globules rouges. D’autres recevront pour mission de protéger (contre les bactéries et les virus) : les globules blancs . Enfin les plaquettes, vont colmater les plaies, par exemple dans un vaisseau qui saigne parce qu’il a été blessé ; elles permettent au sang de coaguler ; sans elles, la moindre égratignure deviendrait hémorragie mortelle. »
« Cessons de rendre la sueur responsable de ces mauvaises odeurs qui, l’été, ou lors de certains efforts, s’échappent de nos aisselles. La sueur ne sent rien. Accablons plutôt les bactéries qui pullulent sur notre peau, avec une préférence pour les milieux humides. Elles adorent les composés organiques présents dans la sueur. Et dans ces plis de la peau où l’oxygène est rare. Le repas de ces petites bêtes étant plantureux, des digestions difficiles s’ensuivent, ponctuées de flatulences en rafales. On a beau être minuscule, on empeste quand on pète à plusieurs. »
« Les mots aussi coulent en nous. Permettez, si vous voulez bien, une petite excursion dans leur royaume. Je vous jure qu’y circulent d’étranges rivières, qu’y résonnent de très musicaux échos, de nature à nous emporter vers quelques vérités imprévues, vous savez celles qu’on appelle, une fois réunies, « la poésie ». »
« Durant mes études de philosophie, j’eus le privilège immense de suivre les cours de Vladimir Jankélévitch. Un jour, dans l’amphithéâtre Richelieu, il parla de larmes aux gamins que nous étions, plutôt rigolards (Mai 68 n’allait plus tarder). Jamais, je crois, pareil silence n’accueillit ses paroles. Il releva sa mèche, inspira fort et se lança : Vous, comme moi, êtres humains, n’êtes que déchirures . Déchirure entre nos espérances et notre pauvre réalité, déchirure entre notre préoccupation de nous-mêmes et le souhait que nous aurions d’une empathie pour les autres, déchirure entre notre part humaine, trop humaine et notre aspiration spirituelle. Déchirés, nous le sommes peut-être surtout par le temps qui passe, sans retour. Nos larmes sourdent par toutes ces déchirures. C’est pour cela que la musique souvent nous tire des larmes, et parce que larmes et musique sont sœurs, sauf en ceci que la musique est un fleuve à qui l’on peut à loisir redemander de couler, il suffit de se rasseoir devant son piano. Ces propos, comme vous l’imaginez, ne m’ont jamais quitté. Vous les retrouverez dans la conversation de « Janké » avec Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé. Cet « inachevé » est la source des larmes. Mais les larmes, dès qu’elles coulent, réparent les déchirures, achèvent l’inachevé : la peine y devient joie, et les deux mêlées consacrent notre unité retrouvée. «
« En embrassant, on ne se transmet pas que son amour. Comme vous avez pu le noter, ce livre n’est pas un manuel de puritanerie mais choisissez bien tout de même à qui vous voulez prouver votre intérêt. Et m’étant intéressé aux moustiques pour raconter leur géopolitique, j’ai découvert, terrifié, la perversité de certains des virus pathogènes qu’ils portent. Figurez -vous qu’ils utilisent la salive pour mieux nous atteindre. Ainsi, selon l’OMS, c’est par cette salive, la salive des moustiques, qu’un malade humain sur cinq serait infecté. »
« Chamboulé par cette rencontre, je continuais à prendre conscience de combien les communications dans notre corps étaient nombreuses et complexes. Le sang, la lymphe et les larmes étaient loin, très loin, d’être les seuls « fleuves coulant en nous ». »
Erik Orsenna in Ces fleuves qui coulent en nous, Julliard, 2025

Quatrième de couverture
» De nouveau, je vous emmène en voyages. Mais cette fois, pas besoin de prendre l’avion ou le bateau.
Je vous invite tout près, au plus près.
Au cœur de votre cœur, au fil de votre sang et de vos larmes. Dans les mystérieuses citernes de votre cerveau.
Bienvenue dans les secrets les mieux gardés, nos parcs naturels intimes où œuvrent, sans relâche, d’innombrables micro-organismes. Sans oublier ces tout petits et palpitants espaces, ceux que nous qualifions, les yeux baissés et du fard aux joues, de « zones humides’.
Embarquons ensemble pour vingt mille lieues sur, sous et dans la peau.
Pour retrouver aussi musiques et légendes : elles aussi coulent en nous, elles aussi nous irriguent.
Vous vous demanderez peut-être quelle folie m’a pris de tant raconter.
En m’aventurant dans des domaines qui n’étaient pas les miens.
L’âge venu, je voulais remercier la vie.
Et comment remercier vraiment sans connaître ? «
E.O.Ces fleuves qui coulent en nous – Erik Orsenna – Julliard – 2025 – 224 pages.
Et mon avis en bref
Avec la candeur, l’enthousiasme et la poésie que nous lui connaissons si bien, Erik Orsenna nous embarque dans une odyssée originale au cœur de l’univers sophistiqué qui habite chacun·e d’entre nous.
Ma note : 4/5.
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