Mon mari
Maud Ventura
L’iconoclaste – 2021
Je suis amoureuse de mon mari. Mais je devrais plutôt dire : je suis toujours amoureuse de mon mari. J’aime mon mari comme au premier jour, d’un amour adolescent et anachronique. Je l’aime comme si j’avais quinze ans, comme si nous venions de nous rencontrer, comme si nous n’avions aucune attache, ni maison ni enfants. Je l’aime comme si je n’avais jamais été quittée, comme si je n’avais rien appris, comme s’il avait été le premier, comme si j’allais mourir dimanche. Je vis dans la peur de le perdre. Je crains à chaque instant que les circonstances tournent mal. Je me protège de menaces qui n’existent pas. Mon amour pour lui n’a pas suivi le cours naturel des choses : la passion des débuts ne s’est jamais transformée en un doux attachement. Je pense à mon mari tout le temps, je voudrais lui envoyer un message à chaque étape de ma journée, je m’imagine lui dire que je l’aime tous les matins, je rêve que nous fassions l’amour tous les soirs. Je me retiens de le faire, puisque je dois aussi être une épouse et une mère. Jouer à l’amoureuse n’est plus de mon âge. La passion est inappropriée avec deux enfants à la maison, hors de propos après tant d’années de vie commune. Je sais que je dois me contrôler pour aimer. J’envie les amours interdites, les passions transgressives que l’on ne peut pas vivre au grand jour. J’envie encore plus l’amour quand il n’est pas ou plus partagé, quand le cœur bat à sens unique, sans cœur qui bat de l’autre côté. J’envie les veuves, les maîtresses et les femmes abandonnées, car je vis depuis quinze ans dans le malheur permanent et paradoxal d’être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent. Combien de fois ai-je espéré que mon mari me mente, qu’il me trompe ou qu’il me quitte : le rôle de la divorcée brisée est plus facile à tenir. Il est déjà écrit. Il a déjà été joué.
Des amoureux transis qui chantent la perte ou le rejet, il en existe des millions. Mais je ne connais aucun roman, aucun film, aucun poème qui puisse me servir d’exemple et me montrer comment aimer mieux et moins fort. Je ne connais aucune héroïne d’aucune pièce qui puisse me montrer comment m’y prendre. Je n’ai rien pour documenter ma peine. Je n’ai rien non plus qui puisse la calmer, car mon mari m’a tout donné. Je sais que nous passerons notre vie ensemble. Je suis la mère de ses deux enfants. Je ne peux rien espérer de plus, je ne peux rien espérer de mieux, et pourtant le manque que je ressens est immense et j’attends de lui qu’il le comble. Mais avec quelle maison, avec quel enfant, avec quel bijou, avec quelle déclaration, avec quel voyage, avec quel geste pourrait-il remplir ce qui est déjà plein ?
Maud Ventura in Mon mari, L’Iconoclaste , 2021

Quatrième de couverture
« Excepté mes démangeaisons inexpliquées et ma passion dévorante pour mon mari, ma vie est parfaitement normale. Rien ne déborde. Aucune incohérence. Aucune manie. «
Elle a une vie parfaite. Une belle maison, deux enfants et l’homme idéal. Après quinze ans de vie commune, elle ne se lasse pas de dire » mon mari « . Et pourtant elle veut plus encore : il faut qu’ils s’aiment comme au premier jour. Alors elle note méthodiquement ses » fautes « , les peines à lui infliger, les pièges à lui tendre. Elle se veut irréprochable et prépare minutieusement chacun de leur tête-à-tête. Elle est follement amoureuse de son mari. Du lundi au dimanche, la tension monte, on rit, on s’effraie, on flirte avec le point de rupture, on se projette dans ce théâtre amoureux.
Source image & résumé :
Mon mari – Broché – Maud Ventura | fnac : Lien
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Maud Ventura est pour moi une conteuse hors pair, sans doute l’une de mes préférées : elle a le chic pour dire tout haut ce que beaucoup vivent tout bas, enrobé dans une prose électrique.. Je l’ai découverte avec Célèbre, dévoré d’une seule traite. Une claque ! Le style acéré, la tension psychologique, l’humour noir… tout y était. Féroce, brillant, dérangeant — j’en voulais encore.
Alors forcément, Mon mari s’est imposé dans ma pile à lire comme une évidence.
Je sais, c’est son premier roman, donc plus ancien que Célèbre. Mais justement : je suis curieuse de voir d’où vient cette plume si affûtée, cette manière de disséquer les obsessions modernes, de les rendre à la fois ridicules et terriblement familières. J’espère y retrouver cette folie douce, ce rythme presque speedé, cette voix féminine à la fois névrosée et percutante — tout ce qui m’a fait vibrer dans Célèbre.
Alors voici Mon mari avec la fièvre conjugale, les pensées obsédantes et l’intimité en chute libre. Je vous en reparlerai vite, c’est sûr.
Et vous, vous l’avez déjà lu ? Est-ce que ces premières lignes vous donnent envie de lire la suite? Dites-moi en commentaires 😉
Dans tous les cas, je vous souhaite un bon dimanche!

Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites moi tout en commentaires !