Je retrouvais aussi les accents de ma terre natale, le bouillonnement séculaire d’une nation qui se soulève, la violence de peuples qui s’affrontent. Les hommes parlent tous le même langage, s’oubliant, s’opprimant. Puis revient l’apaisement, et comme un grand cyclone, l’impression de vide que cause un grand malheur. Les horreurs se répéteront toujours, et entre chaque cycle, l’écoulement d’une rivière sereine, en trompe-l’œil, se dessinera dans la mémoire des hommes.
Hella Feki in Une reine sans royaume, JC Lattès, 2025
Au crépuscule de son existence à Alger, Razafindrahety, plus connue sous le nom de Sa Majesté Ranavalona III, rédige ses mémoires.
Reine de Madagascar jusqu’en 1897, elle voit son royaume disparaître sous la colonisation française. Déportée à La Réunion puis exilée à Alger, elle porte désormais le titre funeste de « dernière reine de Madagascar ». Selon l’histoire, elle meurt à Alger en 1917 vers 56 ans, victime de problèmes pulmonaires accentués, dans le roman, par sa consommation de tabac à chiquer.
Ces mémoires sont entièrement imaginées par l’auteure, car aucun document historique ne confirme qu’elle en ait vraiment écrit une.
Dans ce texte, Ranavalona évoque son court règne et sa lutte perdue d’avance contre l’impérialisme colon, son exil, ainsi que ses séjours en France (Arcachon, Paris), et en Tunisie ( Carthage, Tunis) où sa présence fait immanquablement sensation, que cela soit dans les salons ou parmi la foule.
Pour ma part, Une reine sans royaume ne cherche pas le spectaculaire mais s’impose par sa pudeur, sa profondeur et son regard posé sur l’histoire.
Ce qui m’a d’abord séduite, c’est la couverture : le profil inoubliable de Ranavalona III. Pour nous, les Malagasy, ce visage incarne la mémoire, la dignité et la douleur. Derrière cette illustration se cache la promesse d’un récit intime, historique et résolument féminin.
Le style de Hella Fekis est feutré, délicat, comme une broderie finement exécutée point par point. On peut regretter le peu de tension dramatique, mais il faut se rappeler qu’il s’agit du chant du cygne d’une reine au chevet du trépas plutôt que d’un roman d’action.
J’ai été marquée par la précision des détails historiques : la structure de la monarchie malagasy, les rouages de la colonisation française, le sentiment d’exil et de dépossession, l’ambiance des salons littéraires et intellectuels de la Belle Époque.
La lecture d’Une reine sans royaume ne m’a pas bouleversée mais m’a laissé une empreinte douce et persistante. Peut-être lui manque-t-il ce souffle épique pour devenir une œuvre inoubliable. Néanmoins, ce roman demeure précieux pour les amateur·ice·s de récits contemplatifs, de mémoires romancées et d’histoire revisitée avec sensibilité.
À conseiller aux lecteur·ice·s de récits historiques intimistes, à celles et ceux qui souhaitent découvrir l’histoire par le prisme de l’émotion et du regard féminin, et à tous ceux qui savent apprécier une écriture fine, patiente et presque méditative. Mémoires d’une reine exilée, moi, je recommande.
Quelques citations
À Madagascar, nous détenons l’art du kabary, du discours et des dérivés de sa rhétorique : savoir se taire, répondre par métaphores ou sous-entendus, induire une pensée sous-jacente, ne pas heurter l’autre par l’affrontement direct. J’écoutais ce discours, consciente des différences entre nos manières de nous adresser à autrui.
Le départ de sa terre natale avait été un véritable arrachement, comme l’être aimé que l’on quitte et dont on garde indéfiniment la chaleur et la lumière du corps.
Une œuvre s’inscrit dans une forme de suspension créative, entre l’éphémère d’un instant de gloire et l’immortalité de la profondeur d’une écriture. Elle pouvait perdurer comme sombrer dans l’oubli. N’étant pas de notre règne, son cycle est autre que le nôtre. Nous pouvons, en la travaillant, lui faire parler notre langage, mais pour un temps seulement. Elle s’en retournera de toute façon au temps : indifférence, oubli, rupture ou trace, tissu, monument. Et ne lui survivant pas, nous ignorons ce qu’il en adviendra.
Très souvent, je retournais au lac de Tunis marcher dans l’ombre, la plénitude du jour finissant de disparaître. La brise de Tunis portait un parfum vert de fleur d’oranger. Les nuances du jour s’épuisaient dans les teintes mauves du crépuscule. J’y lus la promesse d’heures étincelantes : alors que l’on croit à l’un des visages du temps, celui que rythme le soleil, ne demeure humblement que son épaisseur, celui du rythme des passions. Le lac, aspiré par la nuit, redevenait distinct quand la lune l’argentait. J’observais la présence mystérieuse des étoiles, ces astres que l’on peut voir de n’importe quelle ville. Les ternissures de chaleur striaient l’air et m’évoquaient l’énorme continent embrasé.
Les crépuscules de Tunis me remémoraient ceux de mon île. La nuit tombée agrandissait l’étendue des douze collines de Tananarive jusqu’au bord de clartés bleues. Elle prenait des accents de féerie, lors de la fête de l’errance, l’Harendrina, qui chassait les mauvais esprits. Les enfants sortaient en courant, des torches allumées à la main. Des couloirs de lumière, depuis les teintes les plus évanouies jusqu’aux notes les plus ardentes. Dans la ville, des hommes et des femmes dansaient entre les tombeaux. Leur volupté, grave, forte et secrète.
Bien après ces années de guerre à Madagascar, une certaine honte m’envahit, celle de l’abandon de mon peuple, celle de mes responsabilités suspendues. Sans doute aurait-il fallu que je sois plus méfiante , comme l’avait été mon aïeule , la reine Ranavalona I re que je n’avais pas eu la chance de connaître, son souffle s’étant éteint l’année de ma naissance.
Quelque chose me fascinait chez celle que l’on appelait la « Caligula femelle ». Elle ressemblait à la déesse Kali dans la pénombre d’un temple de l’Inde, avec ses yeux d’émail sur un visage de lave noire, une tête coupée sur ses quatre mains, un collier de crânes autour de son cou. Malgré sa cruauté légendaire, elle avait aussi follement aimé, avait été trahie et avait vu s’éteindre ses rêves. Elle demeurait dans mon esprit cette femme lucide, libre, belle, guerrière à laquelle j’espérais ressembler.
🩵 Dans les abîmes de l’existence, les tourments de mon passé, je renaissais par ces récits de mer, en quête d’absolu, dans la folie furieuse des mots, dans l’obsession de ses motifs et de ses univers.
Ham Nghi avait une allure très digne et portait en lui quelque chose de secret. Il me rappelait le peintre de la cour de Madagascar, Philippe-Auguste Ramanankirahina , que je sollicitais souvent pour des portraits.
Émile Loubet , Président français, me confia que je plaisais au Tout-Paris. J’avais en effet découvert sur les murs de la capitale des publicités Petit Lu de la Maison Lefevre-Utile de Nantes, avec mon portrait dessus, dans la lignée de ceux de Sarah Bernhardt, Anatole France, Feydeau, Courteline.
Pour oublier le désenchantement de mon passé, je fis quelques pas dans l’obscurité des jardins. Les parfums des arbres en fleurs erraient dans les allées. La terre semblait enfoncée d’une très profonde brûlure. Le gouffre de la nuit se confondait avec la mer, dont les reflets mauves disaient l’horizon. Je décidai de m’asseoir quelques instants sur le banc près de la fontaine.
Depuis que je vis de l’autre côté du continent africain, je me sens imprégnée de cet entre-deux, de ces demi-teintes. Héritière d’une triple culture merina, protestante et insulaire, je finis par ne plus rien refuser de moi-même et d’autrui en partant vers d’autres terres, accueillant d’autres cieux et d’autres regards. Grâce aux échanges avec les femmes que j’avais rencontrées, je découvrais des croyances ancestrales semblables à celles de mon pays. Le monde pris comme un tout unique, l’absence de rupture ou de discontinuité entre le monde visible et le monde invisible, la présence des esprits, des djinns. À Madagascar, nous disons du destin, à l’image d’une roue de charrette, que « ce qui est en haut aujourd’hui sera en bas demain ».
Les voyages apportent de la profondeur à notre existence, des bruits de voix, des frémissements à l’approche des paysages, des images voilées, une spatialité imprévue, une intériorité insoupçonnée. Ces lieux d’énigme nous habitent ensuite longtemps.
Je retrouvais aussi les accents de ma terre natale, le bouillonnement séculaire d’une nation qui se soulève, la violence de peuples qui s’affrontent. Les hommes parlent tous le même langage, s’oubliant, s’opprimant. Puis revient l’apaisement, et comme un grand cyclone, l’impression de vide que cause un grand malheur. Les horreurs se répéteront toujours, et entre chaque cycle, l’écoulement d’une rivière sereine, en trompe-l’œil, se dessinera dans la mémoire des hommes.
Hella Feki in Une reine sans royaume, JC Lattès, 2025

Quatrième de couverture
En débarquant à Tunis en 1907, Ranavalona III, dernière reine de Madagascar, est submergée par les souvenirs de sa jeunesse à Tananarive, ses amours passionnées et la tragédie de son exil forcé.
Elle découvre aussi un pays où bat le pouls intellectuel de l’Orient d’alors, avec ses salons de pensée tenus par des souveraines lumineuses. Toutes ont en commun l’amour de la littérature et de la politique, et aux côtés de ces femmes, Ranavalona retrouve son souffle.
Dans ce deuxième roman poétique et envoûtant, Hella Feki redonne voix à cette reine qui n’était pas destinée à régner. Un voyage d’un bout à l’autre de l’Afrique, une variation romanesque sur cette figure oubliée de l’Histoire.
Source image & résumé
Une reine sans royaume de Hella Feki | JC Lattès : Lien
Et mon avis en bref
Les mémoires imaginées de Ranavalona III, dernière reine de Madagascar, exilée et éternelle invitée de marque, entre dignité et solitude. Une lecture délicate comme une broderie, riche en détails historiques, mais qui m’a laissée en quête d’un souffle plus vibrant. — idéale pour les amateurs de récits contemplatifs et intimes.
Ma note : 4/5
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