On peut faire taire les hommes et les femmes, mais pas les mots, s’ils sont gravés et bien cachés.
Michel Bussi in Les ombres du monde, Lizzie, 2025.
Passionnée par les grands singes, Maé n’a qu’un souhait depuis l’enfance — observer les gorilles dans leur habitat naturel. Et il n’y a qu’un seul endroit au monde où cela est possible : au Rwanda, son pays d’origine qu’elle n’a encore jamais vu.
Pour ses 15 ans, son rêve devient réalité grâce à son grand-père Jorick, avec la complicité de sa maman Aline. Ce grand voyage familial, ce retour aux sources aussi merveilleux qu’inattendu, prend néanmoins une dimension nuancée pour l’ancien capitaine de l’Armée Française, qui n’a pas remis les pieds sur cette terre depuis le génocide des Tutsi en 1994. Revenir, c’est aussi affronter les souvenirs, les silences, et les blessures enfouies.
Tout s’emballe avec l’enlèvement de Jorick dans la réserve des gorilles par une organisation génocidaire nommée l’Akazu qui réclame une rançon et aussi la restitution d’un mystérieux cahier : le journal d’Espérance, autrement dit le témoignage écrit de la main de l’épouse de l’ex militaire, mère d’Aline et militante disparue dans le génocide. Sur ce, je ne vous en dis pas plus : vous le découvrirez en écoutant le livre audio.
Michel Bussi, maître du suspense, tisse une intrigue vertigineuse mêlant fiction familiale et vérité historique. À travers ce récit choral où se mêlent les voix d’Espérance, Maé, Aline, Nadine X — grand reporter belge traquant les génocidaires aussi célèbre pour ses « prises » que pour son persiflage — et Jorick lui-même, l’auteur nous plonge dans les prémices du génocide des Tutsi, déclenché par l’attentat du Falcon en avril 1994. Si la famille Arteta et certains personnages sont fictifs, les faits évoqués sont tristement réels et aisément vérifiables ; d’ailleurs leur description est d’une justesse glaçante.
La performance vocale est remarquable : Clémentine Domptail, Daniel Njo Lobé et Lila Tamazit incarnent les voix avec une intensité rare. Le format audio, long de 15 heures, permet une immersion totale dans cette fresque tragique et humaine. Le journal d’Espérance, en particulier, est un témoignage bouleversant, qui m’a rappelé la force de Petit Pays et Jacaranda de Gaël Faye.
Sang, souffrance, trahisons et traques seront au rendez-vous. Mais aux côtés de la mémoire, de la transmission, et de la volonté farouche de comprendre. Ce roman est une traversée de l’enfer, mais aussi un hommage vibrant à celles et ceux qui ont survécu, témoigné, reconstruit.
Les Ombres du monde est une œuvre magistrale, vertigineuse, à écouter les yeux fermés et le cœur grand ouvert. Une fiction dramatique sur fond de vérité historique, qui nous rappelle que certains secrets de famille sont des fragments de l’Histoire. Cahier d’un retour au pays natal Rwanda, moi, je recommande.
Quelques citations
Maé peinait pourtant à s’y intéresser. L’adolescente réfléchissait. Elle avait vu des vidéos d’Alain Juppé, Hubert Védrine, Dominique de Villepin, taper du poing et s’indigner dès qu’on leur parlait du million de morts rwandais. Droits dans leurs bottes.
— Nado, tu sais à qui ils me font penser ?
La journaliste cracha par la fenêtre quelques fibres de son buis.
— Vas-y !
— À une nourrice qui garde un enfant. C’était le rôle de la France au Rwanda, être la nourrice d’un pays qu’elle était censée protéger. Imagine, il arrive un accident à cet enfant, il se blesse ou il meurt. La nourrice, même si elle n’est coupable de rien, même si elle l’a bien surveillé, même si la fatalité est la seule coupable, ne reste pas droite dans ses bottes. Elle pleure, elle s’en veut, elle se dit j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper. Elle se reproche même ce qu’elle n’a pas à se reprocher, parce qu’elle est émue, bouleversée, parce qu’elle se comporte tout simplement en être humain. Ce qui m’écœure chez ces responsables politiques, qu’ils aient pu changer quelque chose ou non à ce génocide, c’est qu’ils restent le regard sec et le col serré, à s’offusquer qu’on puisse les mettre en cause, en jurant avec raideur je n’ai fait que mon devoir, pour l’honneur de la France, alors qu’ils devraient s’effondrer en larmes. Vous n’êtes pas d’accord ? Ils devraient répondre, les yeux rouges : j’aurais dû mieux faire, j’aurais du deviner, anticiper, parce que c’est moi qui avais la garde de ce petit pays, personne d’autre, alors le million d’innocents assassinés, oui ils reviennent me hanter chaque nuit. Ça ne changerait rien, je sais, ça pourrait être considéré comme de l’hypocrisie, moi j’y verrais une preuve minimale d’humanité.
Chaque fois, les Interahamwe nous ont laissées passer. N’oublie jamais, Aline, les gens les plus dangereux sont souvent les plus bêtes. Quand on laisse la violence nous dévorer, c’est notre intelligence qu’elle grignote en premier.
Pas de chambre à gaz ici, pas de mitraillettes lourdes, pas de solution finale inventée par des savants. C’est un génocide agricole, commis par des meurtriers équipés d’outils archaïques mais aucun n’a jamais été aussi efficace depuis que l’humanité existe. Un million de morts en cent jours, plus de dix mille par jour. Même les nazis n’ont pas fait mieux.
Ma mère me répétait de ne jamais répliquer, de me contenter de rester assise, d’écouter et de retenir. Seule l’instruction te permettra d’être respectée ! Si tu as un métier, tu ne seras ni hutu ni tutsi, tu seras simplement quelqu’un.
Il n’y a jamais de génocide sans guerre. La guerre offre le droit de tuer, elle banalise la mort, elle normalise la barbarie, les barrières psychologiques sont attaquées, les normes morales abolies. Mais le génocide est bien différent. Il vise à exterminer un peuple, définitivement. Pour te donner un exemple, dans une guerre, on tue les hommes en premier, les soldats ennemis représentent la menace principale. Dans un génocide, on tue d’abord les femmes, parce qu’elles portent la vie, puis les enfants parce qu’ils représentent l’avenir, ainsi que les vieux, parce qu’ils sont les gardiens de la mémoire.
Qui peut deviner qui a pardonné, qui a oublié, combien de temps il faut pour cesser de ruminer le passé ?
Il faut marcher vers la démocratie avec prudence, comme quand tu t’engages dans une escalade dangereuse, en assurant chaque prise.
Tout ce que je savais, percevais, ressentais, c’est que Kigali retenait son souffle, comme si tout, d’une minute à l’autre, pouvait basculer.
Le Rwanda n’avait jamais été si près de la paix, et pourtant, tout le monde se préparait à la guerre.
Tout ce que les gens réclament, c’est une tombe pour prier leurs parents, leurs frères, leur mari ou leurs enfants. Un endroit pour se recueillir auprès d’eux, pour cesser de vivre avec des fantômes.
Les racines du mal sont aussi profondes que celles de l’amour. Si le meilleur d’entre nous est capable du pire, alors le pire d’entre nous est capable du meilleur.
Ce jour viendra, Maé, et la France portera ce génocide comme une tache indélébile de son histoire. Sans la cacher. On vit toujours mieux en assumant les fautes de nos parents ou de nos grands-parents. J’ai appris une chose : on ne peut pas tuer une seconde fois les morts, les fantômes finissent toujours par gagner. Quand ils sont un million, ils forment une armée contre laquelle aucune nation, même droite dans ses bottes, ne peut lutter.
Si une femme telle que moi, pieuse, épouse et mère de famille irréprochable, a pu faire ce dont vous m’accusez, sans en éprouver le moindre remords, alors je vous le prédis, tout recommencera. Parce que chacun d’entre nous porte cette part de peur et de haine, tapis dans nos cerveaux, prête à le dévorer. Là où dansent les ombres du monde sur le plancher pourri de notre humanité.
Je suis désolée je ne suis pas de ces mères qui chroniquent chaque anecdote de la vie de leur enfant. Ce journal n’est pas ta biographie, c’est le récit de ton pays. Je ne veux pas faire de toi une reine, mais une citoyenne.
On croit que ce qui compte, c’est ce mot écrit sur une carte identité, Hutu ou Tutsi, mais le plus important en réalité, c’est l’opinion des voisins, les gens de votre colline, ceux qui savent qui vous êtes et qui étaient vos parents. Comprenez bien une chose, capitaine, aux yeux des partisans de la race pure, des plus extrêmes défenseurs du Hutu Power, il y a pire que les Tutsi : il y a ceux qui ont changé de camp, les troqueurs d’ethnie, comme ils les appellent. Ceux qui ont acheté ou volé une nouvelle identité, les traîtres, les créatures à deux têtes, plus difficiles encore à traquer et qu’il faut doublement décapiter.
Eh bien tu te trompes, asséna Nado. Tous les génocides du monde ont au moins un point commun. À l’exception d’une poignée de justes, personne ne résiste à la machine à tuer quand elle s’est emballée. La désobéissance civile est un mythe. Tout le monde obéit, et plus encore quand les ordres sont insensés. Qu’aurions-nous fait, Mae ? Comme tout le monde, je le crains : nous aurions hurlé avec les loups, pour essayer de survivre, je le crains. Et ensuite, si par miracle on y était parvenu, nous aurions palabré, pardonné, commémoré.
Nulle part Maé ne voyait de déchets. Aucune décharge à ciel ouvert, aucune poubelle éventrée, aucune carcasse rouillée, aucun bout de verre et aucun morceau de papier, pas même le moindre sac plastique envolé. Une pauvreté sans saleté. Une misère immaculée.
Ce qui est cer-tain, c’est que par son soutien aux extrémistes hutu, entre 1990 et 1994, la France a laissé aux planificateurs du génocide le temps de l’organiser. Ce qui est aussi certain, c’est que la plupart des responsables politiques ou militaires, du moins ceux encore vivants, prétendent n’avoir commis aucune faute. Selon eux, personne ne pouvait prévoir un drame d’une telle ampleur. Ce serait la faute de la fatalité, ou de la violence des Africains contre laquelle on ne peut rien.
On peut faire taire les hommes et les femmes, mais pas les mots, s’ils sont gravés et bien cachés.
Il faut que tu comprennes, Maé, ce génocide ne ressemble à aucun autre. Il n’y a pas eu de déportation massive au Rwanda, pour tuer loin des yeux, pas de gendarmes pour rafler, pas de chef de gare pour s’assurer que les trains partent. Il n’y avait qu’une règle d’or, les cafards ne devaient pas s’échapper. On devait les tuer sur place avant qu’ils ne se cachent, puisque rien ne permettait de les distinguer.
Presque toutes les victimes du génocide des Tutsi ont été tuées à proximité de l’endroit où elles habitaient. Les fugitifs n’avaient qu’une peur, croiser quelqu’un qu’ils connaissaient. Les enfants en particulier, qui n’avaient pas de carte d’identité, n’ont été tués que parce que des voisins les ont dénoncés.
Depuis leur signature, il y a cinq mois, tout est acté, signé, mais rien n’avance. Le président Juvénal Habyarimana bloque tout.
Nous sommes tous conscients de ce qui se joue : un bras de fer entre les démocrates, nous, Hutu et Tutsi unis, et les membres de l’Akazu, réunis sous la bannière de la Coalition pour la défense de la République, le parti extrémiste qui les soutient. Le président Habyarimana aime se présenter comme une force de stabilité entre les deux pôles.
Une force de stabilité? Ça me fait enrager.
Parce que terrorisme et humanité pèseraient le même poids sur les deux plateaux de la justice?
Un étrange destin, fini par déclarer Nado, une femme ordinaire presque banale, mère de 4 enfants ni spécialement intelligente ni particulièrement ambitieuse, a-t-elle mis le doigt dans un engrenage qui la dépassait ? Une autre qu’elle, entraînée dans le même destin, aurait-elle commis les mêmes crimes ? La désigner comme monstre c’est affranchir le monde de sa part de responsabilité.
Michel Bussi in Les ombres du monde, Lizzie, 2025.

Quatrième de couverture
Une quête des origines incarnée par un trio de comédiens !
» Seul celui qui a traversé la nuit peut la raconter. «
Le roman événement de Michel Bussi. Une œuvre magistrale entre suspense et Histoire.Octobre 1990.
Le capitaine français Jorik Arteta, en mission au Rwanda, rencontre Espérance, jeune professeure engagée dans la transition démocratique de son pays.
6 avril 1994.
Un éclair déchire le ciel de Kigali. Le Falcon du président rwandais explose en plein vol. Commencent alors cent jours de terreur et de sang. Les auteurs des tirs de missiles ne seront jamais identifiés. Quelqu’un, pourtant, connaît la vérité.
Noël 2024.
Jorik, sa fille et sa petite-fille s’envolent pour le Rwanda. Tous poursuivent leur propre quête, tourmentée par les fantômes du passé.Dans Les Ombres du monde, Michel Bussi fait entrer l’Histoire dans le roman et le roman dans l’Histoire, articulant, en maître du suspense, la construction romanesque avec les faits historiques.
Une fresque éblouissante, à la croisée de trois générations, sur la transmission de la mémoire, et dont les rebondissements sont de puissants révélateurs de l’expérience de la violence, de la perte et du pardon.
Une langue où les images poignantes affleurent au cœur du tragique et traversent sur un fil les ombres du monde.
Source image & résumé
Les ombres du monde – Le nouveau roman de Michel Bussi – Rentrée littéraire 2025 – Michel Bussi – Lizzie : Lien
Et mon avis en bref
Un thriller familial bouleversant où les secrets d’un cahier ancien plongent Maé et sa famille dans les ténèbres du génocide rwandais, entre mémoire, vérité et suspense. Michel Bussi mêle fiction et Histoire avec brio, porté par trois voix puissantes pour une écoute intense et inoubliable.
Ma note : 5/5
#lesombresdumonde#NetGalleyFrance
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