Une sérénité perdue à tout jamais

« Nous savons tous que la vie ne fonctionne pas de cette manière. Le concept de justice immanente est une lubie. Nous sommes entourés de salopards qui se la coulent douce et de personnes dévouées sur lesquelles la vie s’acharne sans raison. »

Alain Beaulieu in Le refuge, Liana Levi, 2024

Antoine et Marie, un couple de sexagénaires, après avoir mené une vie professionnelle bien remplie – lui ancien professeur de création littéraire à l’université, elle éducatrice – aspirent à une retraite paisible. Ils choisissent de s’installer dans un chalet rustique, niché au cœur de la forêt canadienne. Malgré une retraite plutôt confortable, ils optent pour un mode de vie simple, rudimentaire, économe, loin des artifices de la société moderne. C’est dans cet écrin de tranquillité qu’ils espèrent couler des jours heureux, entourés de la nature sauvage.

Cependant, leur quiétude est brutalement interrompue lorsqu’une nuit, deux braqueurs s’introduisent dans leur chalet et les dérobent de leur argent liquide après avoir agressé physiquement Marie. Dans un moment de panique et de défense, Antoine s’empare de son fusil de chasse et, sans réfléchir, tire dans le dos de l’un des assaillants, qui s’effondre sur le sentier. Ce geste, irréversible, va faire basculer leur existence.

Ce qui fait la force de ce roman, c’est non seulement son intrigue, mais aussi la manière dont Alain Beaulieu choisit de nous la raconter : Antoine décide d’écrire un roman pour raconter leur histoire et son ouvrage est revu et complété par Marie, ce qui nous plonge dans une mise en abyme fascinante où la création littéraire devient un moyen de faire face à la culpabilité et aux conséquences de ses actes.

« Ma femme n’approuve pas mon initiative. Elle préférerait que nous gardions tout cela pour nous. Et il est vrai que d’en garder une trace écrite risque de nous mettre à mal, hypothéquant les quelques années de vie qui nous seront encore allouées. Mais je n’arrive plus à maintenir le couvercle sur la marmite, et ça déborde de partout. (…)

« Il est vrai que je désapprouve. Nous avons passé près de quarante ans de notre vie ensemble, et ces révélations risquent de nous séparer à jamais. (…)

Il en résulte un récit choral, alternant les points de vue d’Antoine et de Marie. Cette structure narrative permet de plonger au cœur des pensées et des émotions des protagonistes, nous offrant ainsi une compréhension plus nuancée et plus profonde de la situation.

Au fil des pages, on assiste à l’évolution des personnages sur plusieurs saisons, observant comment ce geste violent vient perturber leur quotidien et faire ressurgir des questions profondes sur la culpabilité, la morale, et les motivations qui nous poussent à agir.

« Antoine a raison de le souligner : nous nous sommes toujours préoccupés des autres, et ce qui s’est produit cette nuit-là marque une fracture dans notre ligne de vie que jamais nous n’aurions crue possible. »

Pour ainsi dire, c’est une réflexion profonde sur la nature humaine, sur nos peurs, nos faiblesses, et la manière dont nous tentons de nous racheter.

La plume de Beaulieu est précise et passionnante, sans jamais tomber dans la sophistication excessive. Il parvient à trouver un juste équilibre entre la rigueur du style et la fluidité de la narration, rendant la lecture à la fois agréable et intense.

J’ai été happée par ce récit, incapable de poser le livre avant d’en connaître l’issue. Le suspense est omniprésent, entretenu par une série de rebondissements qui nous tiennent en haleine jusqu’à la dernière phrase.

Le refuge d’Alain Beaulieu est tout à fait le genre de thriller que je recommande sans réserve.

Quelques citations 🤫

« Ma femme n’approuve pas mon initiative. Elle préférerait que nous gardions tout cela pour nous. Et il est vrai que d’en garder une trace écrite risque de nous mettre à mal, hypothéquant les quelques années de vie qui nous seront encore allouées. Mais je n’arrive plus à maintenir le couvercle sur la marmite, et ça déborde de partout. Aussi ai- je décidé de poser des mots les uns derrière les autres pour limiter les dégâts. Un souhait, un rêve. Une nécessité. »

« Il est vrai que je désapprouve. Nous avons passé près de quarante ans de notre vie ensemble, et ces révélations risquent de nous séparer à jamais. Comment pourrais je accepter que notre histoire se termine ainsi ? Cela dit, je vois bien que nous devons faire quelque chose pour libérer notre conscience de ce que ces événements y ont déposé. Quand nous avons pris la décision de nous installer au Refuge, c’était sans pression aucune, prêts à admettre que nous nous étions trompés si ça ne convenait pas. Mais contre toute attente du moins pour ce qui me concerne -, nous sommes entrés tous les deux dans une forme de bien-être que la rusticité de nos conditions de vie n’a jamais altéré. J’aime croire que ce dépouillement volontaire a même contribué à notre épanouissement, nous offrant l’occasion de nous recentrer sur ce qui compte vraiment le rapport direct à la nature, qui incite au recueillement et à la réflexion; le besoin continuel de s’entraider, même pour les tâches les plus simples; le plaisir d’être présents l’un pour l’autre, toujours disponibles. Libérés des artifices technologiques, sans devenir complètement déconnectés, nous goûtions les joies de la lenteur par la lecture, l’écoute de la radio et la sieste de l’après-midi. Or, rien de tout cela ne peut perdurer quand le soleil demeure occulté par une masse nuageuse qu’aucune brise ne vient dissiper. L’idylle tourne au cauchemar, et je vois bien que si nous ne faisons rien pour nous en sortir, notre couple est condamné à se déliter dans la rancœur et le désœuvrement. »

« Je leur présentais Kundera, que je faisais dialoguer avec Jacques Poulin et Virginia Woolf. Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. (Kundera) C’est vrai que les livres nous protègent, mais leur protection ne dure pas éternellement. C’est un peu comme les rêves. Un jour ou l’autre, la vie nous rattrape. (Poulin) Ne gâtons-nous pas les choses en les exprimant ? (Woolf) »

« À l’université, des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. _Charles de Gaulle

« Si vous le permettez, je vais reprendre ici mon souffle, car de revenir sur ces événements traumatisants provoque chez moi une telle angoisse que je n’arrive plus à écrire. »

« Antoine a raison de le souligner : nous nous sommes toujours préoccupés des autres, et ce qui s’est produit cette nuit-là marque une fracture dans notre ligne de vie que jamais nous n’aurions crue possible. »

« Moi, né Antoine Béraud dans une petite ville de l’Amérique du Nord, réfugié dans une cabane au fond d’une forêt de pins sauvages pour vivre en paix les dernières années de ma vie et rattrapé par le destin pour que je ne m’en tire pas de si belle manière. C’est que je l’avais eue trop facile, malgré les quelques tuiles qui m’étaient tombées dessus. Il fallait bien équilibrer les choses avant que je ne me tire. »

« Car un roman bien écrit, même si l’histoire n’avait rien d’extraordinaire, valait davantage qu’un récit plus original, mais livré par une écriture bancale, sans saveur, mécanique. »

« Avec le temps, j’avais appris à apprécier, dès la première page d’un livre, la phrase bien charpentée, chantante, harmonieuse, sans fioritures. La phrase rivière dont le courant allait m’emporter sans que je ne m’en rende compte, le flot de la pensée et des images qu’elle suscite s’écoulant sous mes yeux devenus fenêtres ouvertes sur ce que l’auteur avait bien voulu m’offrir de son ipséité. Par la lecture, je bougeais, marchais, courais encore, lancée dans des rues, des villes ou des villages qui n’existaient que dans mon cerveau. Les formes et les couleurs, le timbre de voix d’un personnage, sa démarche, son charme ou sa répugnance, le son d’une cloche au creux d’une vallée brumeuse, la place publique où s’ébrouent des enfants, le bruit des vagues sur les rochers… tout cela m’appartenait en propre puisque les signes imprimés sur le papier avaient eu besoin que je les intègre et leur donne un sens pour exister autrement que comme taches d’encre. »

« Les jours de pluie, je m’asseyais devant la fenêtre et j’écrivais un journal dont la matière allait me servir d’aide-mémoire pour le récit que vous êtes en train de lire. Je tentais d’y rester au plus près de ce que j’avais vécu, biffant les fioritures et les tournures de phrases trop alambiquées. »

« Vous me permettrez ici une parenthèse, car je souhaite revenir sur une période de ma vie qui, sans lien direct avec ce que je vous raconte ici, en explique le contexte. Ce n’est pas par hasard que nous nous sommes retirés en forêt, ma femme et moi. »

« Nous savons tous que la vie ne fonctionne pas de cette manière. Le concept de justice immanente est une lubie. Nous sommes entourés de salopards qui se la coulent douce et de personnes dévouées sur lesquelles la vie s’acharne sans raison. »

« Car suite des choses il allait y avoir, jamais je n’en ai douté puisque le principe même de causalité voulait que rien n’arrive pour rien, comme se plaisait à le répéter ma grand-mère chaque fois qu’on lui annonçait une nouvelle, bonne ou mauvaise. »

« L’esprit humain a un système de défense primitif pour oblitérer des faits trop stressants que le cerveau ne saurait gérer. Cela s’appelle le déni. Dan Brown

C’est toujours comme ça quand on sait des choses que les autres ignorent. On se croit malin, important même quand les autres ne savent pas que nous savons. C’est un truc qui se passe à l’intérieur de soi, comme si ce savoir devenait constitutif de notre supériorité, avérée ou pas. Lentement, notre esprit se conforme à cette appréciation et nous renvoie des images positives de nous-mêmes. « 

« Au fil de nos échanges, je me suis senti bien seul à défendre la littérature comme un art plutôt qu’une science, l’atelier d’écriture comme un espace d’échange et de complicité plutôt qu’une arène où devaient s’affronter des ego surdimensionnés, l’acte d’écriture comme le mouvement libre de la pensée plutôt que l’aboutissement d’une démarche ou d’un projet.

J’étais du côté de Julien Green, qui disait J’écris mes romans pour savoir ce qu’il y a dedans, et ajoutait Le secret, c’est d’écrire n’importe quoi, c’est d’oser écrire n’importe quoi, parce que lorsqu’on écrit n’importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes. »

« La littérature dite nouvelle, souvent larmoyante et victimaire, égocentriste à en devenir pathétique, jouant avec la forme en guise de hochet, montant en épingle ce qui n’était que vacuité, répondait aux modes en s’y laissant avaler. À travers quelques œuvres plus réussies, on encensait sans scrupules la mièvrerie et l’insipidité.

Écrasé par un sentiment d’inadéquation, j’avais quitté l’université en ne saluant que quelques collègues, et sans que les autres ne soulignent mon départ. »

« Une larme a coulé sur ma joue. Je ne pleurais pas tant sur mon sort que sur celui de Marie, dont le destin avait basculé avec le mien. Tout ce que j’avais imaginé pour notre fin de parcours n’allait jamais se réaliser, car nous allions devoir supporter le poids de nos erreurs jusqu’au jour de notre mort. »

« Nous traversions une drôle d’époque, où on reprochait aux écrivains de mettre en scène des personnages qui n’étaient pas de leur sexe ou qui n’avaient pas la même couleur de peau qu’eux, les accusant d’une indécente réappropriation alors que l’empathie, justement, est le moteur qui anime la littérature, l’écrivain laissant l’autre entrer en lui sous la forme d’un personnage par lequel une part de l’existence humaine lui sera révélée. »

Alain Beaulieu in Le Refuge, Liana Levi, 2024

Ma note : 4.5 sur 5

Le bon point : Une œuvre riche, tant par son intrigue que par sa réflexion, qui saura captiver autant les amateur·ice·s de suspense que celles et ceux en quête de récits introspectifs. Une très belle découverte pour ma part, j’ai adoré : coup de cœur bien sûr !

20 réponses à « Une sérénité perdue à tout jamais »

  1. Avatar de
    Anonyme

    Je suis désolée pour le double commentaire Aïka, mais cela fait plusieurs articles que je n’arrive plus à commenter sur ton blog, alors je tente celui-ci sans me connecter à mon compte WordPress pour te prévenir car tu as peut-être d’autres lecteurs dans le même cas. A mon avis, mes commentaires doivent passer dans tes commentaires indésirables. Je te souhaite une bonne fin de journée ! 🙂 (Ludivine du blog Vingt et une pages)

    J’aime

  2. Avatar de Ludivine

    Je suis désolée pour le double commentaire Aïka, mais cela fait plusieurs articles que je n’arrive plus à commenter sur ton blog, alors je tente celui-ci sans me connecter à mon compte WordPress pour te prévenir car tu as peut-être d’autres lecteurs dans le même cas. A mon avis, mes commentaires doivent passer dans tes commentaires indésirables. Je te souhaite une bonne fin de journée ! 🙂

    J’aime

  3. Avatar de Ludivine

    Je ne connaissais pas, je te remercie pour cette découverte. 🙂

    J’aime

  4. Avatar de aurelalala

    Coucou. Suspense et introspection… ça semble un mélange intéressant

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Aurelala 🌞 Suspense et introspection c’est le duo gagnant 😃

      Aimé par 1 personne

  5. Avatar de Collectif Polar : chronique de nuit

    whaou, un polar que tu me fais découvrir, merci Aïka, je le note de suite !

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello 🌞 Petite parenthèse : Le Refuge d’Alain Beaulieu n’est pas à proprement dire un roman policier mais plutôt un roman à fort suspense… J’espère qu’il te plaira autant qu’il m’a plu à moi 😃

      Aimé par 1 personne

  6. Avatar de Julie chronique
    Julie chronique

    Merci pour cette chouette découverte !

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Julie 🌞 Avec grand plaisir ma chère !

      J’aime

  7. Avatar de loeilnoir

    Merci pour ce retour, je n’avais pas encore entendu parler de ce livre, les thèmes abordés ainsi que la mise en abime m’intéressent beaucoup : je le note !

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Loeilnoir 🌞 Merci pour ton commentaire : oui pour le coup, la structure narrative est remarquable et surprenante!

      Aimé par 1 personne

  8. Avatar de Light And Smell

    La narration semble prenante et le point de départ intéressant d’autant qu’on se dit que ce genre de situation qui fait déraper une vie pourrait tout à fait arriver…

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Light 🌞 Tu ne crois pas si bien dire : dans la vie, tout peux toujours et encore arriver, surtout au moment où l’on s’y attend le moins ! Le récit d’Antoine et Marie est aussi une sorte de mise en garde : rien n’est jamais acquis surtout pas la sérénité…

      J’aime

  9. Avatar de Le Nocher des livres

    Coup de cœur ? Suspense omniprésent ? Alors je note ce titre illico. Merci !

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Nocher 🌞 Merci pour ton commentaire et si tu aimes les thrillers psychologiques, à mon avis, tu y trouveras ton compte !

      Aimé par 1 personne

      1. Avatar de Le Nocher des livres

        C’est le cas : je le note en le soulignant deux fois.

        Aimé par 1 personne

Répondre à Anonyme Annuler la réponse.

Et si… nous restions en contact ?

Mon profil sur Babelio.com