Le début de la fin

« C’est le moment de relire Rilke, qui prédit le temps où les femmes seront vraiment libres d’être elles-mêmes. Pour nous, être femme, mère et écrivain est à la fois un pléonasme et une contradiction permanente. Et peut-être aussi, après ce long chemin en soi-même, faudra-t-il renoncer à être romancière. Trouver la voie de la vie et au lieu de faire un roman de sa vie, faire de sa vie un roman. »

Éliette Abécassis in Divorce à la française, Grasset, 2024

Les années 2000, Margaux Lunel est une écrivaine brillante et prolifique. Avec plusieurs best-sellers à son actif, elle est la révélation de l’année, la nouvelle étoile montante du monde du polar.

Même époque, Antoine Maurepas est en internat de médecine. Déterminé et ambitieux, il aspire à devenir un grand chirurgien.

Entre eux, l’idylle féérique et l’envie de se dire oui pour la vie…

Mariage en 2007, des carrières respectives prometteuses et deux enfants : Maxime et Emma.

Divorce en 2015, avec la garde alternée des enfants.

Le récit commence en 2023 au Tribunal de Grande Instance, en plein audience. En effet, Margaux, la demanderesse, entend revenir sur les accords convenus en 2015 et réclame la garde exclusive des enfants pour des raisons familiales et professionnelles. Antoine est appelé à la barre. Sur ce je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le roman.

La particularité de cette littérature est qu’elle est exclusivement constituée de pièces à conviction : des attestations de témoignage, des lettres, des procès-verbaux ainsi que des plaidoiries; émanant de part et d’autres des parties prenantes : qu’il s’agisse de la demanderesse aussi bien que du défendeur. Cependant, au fil du dossier, de plus en plus d’incohérences font leur apparition : des détails frappants, sordides, glaçants mais contradictoires. Ce qui laisse peu de place au doute : quelqu’un ment.

Divorce à la française est donc l’illustration d’un mariage né sous une mauvaise étoile, martyr du patriarcat sous-jacent. Tout commence par le déséquilibre assassin entre les ambitions professionnelles et les responsabilités familiales : si Monsieur est promis à une brillante carrière, alors il revient « naturellement » à Madame de s’occuper du foyer; j’en passe et des meilleures.

S’ensuivent la jalousie de la réussite de l’autre, le ras-le-bol des concessions, le tabagisme, l’alcoolisme, les coups bas, le déclassement social et les conséquences d’une justice expéditive.

En voyant la couverture, une figurine de gâteau de mariage éclatée, ainsi que le titre « Divorce à la française » laissant place à toutes les interprétations possibles et imaginables, j’avoue que je m’attendais à lire une autofiction drolatique …

Pour ainsi dire, je suis encore sous le choc : le fiasco du couple Lunel- Maurepas, leur cas irréconciliable n’est rien moins qu’ une chronique sociale pure et dure. Comme dans un bon thriller, les pages défilent entre manipulations, profits, faux témoignages, abus de confiance, violences physiques et économiques.

Et je n’en suis pas mécontente, bien au contraire : Divorce à la française est une mise en garde choc contre la perversion narcissique au sein du couple et de la cellule familiale.

Je recommande instamment ce roman, ou devrais-je dire ce recueil documentaire, ce « dossier », en général pour ouvrir les yeux sur les limites du mariage et du divorce dans une société de plus en plus égalitaire entre les femmes et les hommes.

Quelques citations 🤫

« Sur ces photos, je peux voir toute notre vie : notre vie ensemble. C’est la réalité, pas les fantasmes. Ce sont les images irréfutables de ce que nous avons vécu. Ce sont les clichés de notre histoire depuis l’été de notre première rencontre. C’est elle qui les a prises, quand elle m’aimait encore. Et ces preuves, j’étais sûr qu’elle allait les détruire, puisqu’il est clair désormais qu’elle a décidé de tirer un trait sur notre passé afin de réinventer son histoire, celle qu’elle a choisi de raconter. Je sais qu’il y a et qu’il y aura encore beaucoup de mensonges et de manipulation. Je connais son plan. Elle a décidé de tourner la page. »

« Vous connaissez le Vanuatu ? C’est une île en Mélanésie, l’endroit le plus reculé du monde. Il n’y a rien, là-bas. J’y ai puisé une grande force, à voir ces gens qui ont besoin de tout et leur apporter un peu de soutien. J’y ai trouvé une raison supplémentaire d’être heureux. Nous ne devrions pas nous plaindre. Nous avons des problèmes de riches et nous menons des guerres inutiles. Je ne comprends pas comment on peut perdre son temps et son argent à se combattre. Depuis mon engagement dans l’humanitaire, je me suis fait la promesse d’être heureux. »

« Quand je rentre chez moi, j’ai besoin d’être au calme. Je dois avoir un moment seul, comme un sas de décompression. Je suis un soldat après un combat. Vous comprenez ? J’ai l’impression de revenir d’une guerre, et c’est celle que j’ai menée pour eux, contre moi-même, pour faire reculer les limites de la mort. Mais pardon, je m’éloigne du sujet. »

« C’est là où j’ai commencé à me demander d’où lui venaient ces idées morbides, cette négativité, cette noirceur, ce machiavélisme, et surtout, ce ressentiment envers les hommes. Tous ses livres, Main courante, L’homme à la voix d’or, Un chef sans étoile, et le dernier, La Suicidée du lac de glace, le pire de tous, racontent la même histoire : un couple, une histoire d’amour qui cache une histoire d’argent et un meurtre parfait. À partir de ce moment, je me suis mis à relire mon manuel de psychiatrie, que j’avais fermé après l’internat. Autrement dit, je l’ai mise à distance. C’était comme si elle était devenue ma patiente, au lieu d’être ma femme. Et ça, pour un médecin, c’est la fin de l’histoire. »

« Ce procès restera celui d’une société hyper -communicante où personne n’écoute, où on vit l’un à côté de l’autre sans vraiment échanger, parler, où personne ne comprend personne et, même, où personne n’entend personne. »

« Je ne pouvais pas laisser Maxime avec sa mère qui n’allait pas bien. Je ne voulais pas le séparer d’elle non plus. Si je partais, je sauvais ma peau, mais je détruisais mon fils et tout ce que j’avais construit. Si je restais, je me perdais. C’est alors que nous avons choisi la voie que prennent les gens quand ils ne peuvent rien faire d’autre que rester ensemble : la fuite en avant. Nous avons fait un deuxième enfant. »

💙 « On dit que l’amour aveugle. En fait, l’amour excuse, joue, ment et crève. »

« J’étais heureuse alors que je me précipitais dans un gouffre. Je n’ai pas écouté cette petite voix intérieure qui murmurait, tu fais une erreur. Plus qu’une erreur, un engrenage : tu vas être entraînée dans une série de péripéties que tu n’as pas voulues, que tu n’as pas choisies, qui vont te submerger, t’emmener vers une issue que tu n’avais ni prévue ni désirée, et te lier à jamais à cet homme qui a croisé ton chemin au moment opportun. Cet enchaînement, ce n’est pas la trame du roman que tu es en train d’écrire : c’est ta vie. »

« Je ne voyais plus personne , tout le monde avait disparu, ses amis, mes amis, ma famille – plus tard j’ai su qu’ils n’avaient pas cru à ce mariage, je pense qu’ils ressentaient un malaise profond qu’ils étaient gênés d’exprimer devant moi. »

« Les animaux savent qu’on ne sépare pas un enfant de sa mère. Je garde en mémoire ce regard déterminé du bébé toujours planté dans le mien, profond, étrange, pénétrant, et moi dévouée à lui, qui le nourrit, qui l’entoure, lui donne mon corps, mes bras, ma chaleur . Ce lien puissant s’appelle « l’attachement » selon les psychologues, « l’amour » selon les romanciers – « rien » selon le Code civil. »

« La garde alternée, c’est ce que le patriarcat a inventé de mieux pour inciter les épouses à rester aliénées à leur mari. »

« Qu’avais-je fait de ma vie ? Vers où mes faux pas m’avaient -ils conduite et jusqu’où irais-je ? Jusqu’où étais-je capable d’aller dans cette existence indigne, et ne méritais-je pas mieux ? N’étais-je pas apte à vivre une autre vie ? Je crois que c’est ce soir-là que je pris ma décision. Toutes les micro-décisions que j’avais prises auparavant sans être capable de les mener à bien, toutes les volontés de divorce qui faisaient de moi une velléitaire, aboutissaient enfin à celle-ci. Non, on ne décide pas dans la vie. C’est la vie qui décide et la décision n’est qu’une façon d’entériner son choix existentiel. »

« Désormais, je me mis non pas à le haïr mais à me haïr, à me détester de l’avoir rencontré, cherché, rappelé, dans une course éperdue vers mon malheur. »

« C’était triste, c’était lamentable. C’était terrible. Comment peut-on passer de l’intimité à une telle hostilité ? Comment saccager la vie de bébés qui n’ont rien demandé ? Comment vivre et faire des enfants avec des gens avec qui on ne serait même pas amis, et qui deviennent nos pires ennemis ? Enfin le divorce fut prononcé. »

💙 » Quelle place faites-vous à l’art, Madame le Juge ? Moi, la seule possible : celle qui transforme le mal en grâce. Il m’a donné sa boue et j’en ferai de l’or. L’art est la seule possibilité d’échapper à la fatalité. »

Mur 💙 « Un livre, c’est l’inverse d’un algorithme. C’est une découverte, pas une orientation préméditée par les goûts. C’est une aventure, une rencontre, une promesse, un souvenir. »

« Tout est sujet, tout est roman, tout est fiction. Chercher partout la présence des êtres et des choses, et si elle n’y est pas, l’inventer. Être confrontée à sa finitude, aux doutes et aux questions, les transcrire à travers l’émotion, le sentiment, le ressenti, le conscient et l’inconscient. »

💙 « C’est le moment de relire Rilke, qui prédit le temps où les femmes seront vraiment libres d’être elles-mêmes. Pour nous, être femme, mère et écrivain est à la fois un pléonasme et une contradiction permanente. Et peut-être aussi, après ce long chemin en soi-même, faudra-t-il renoncer à être romancière. Trouver la voie de la vie et au lieu de faire un roman de sa vie, faire de sa vie un roman. »

« Toute la journée, Madame la Présidente, en tant que femmes, nous sommes en train de quémander, de nous justifier, d’espérer avoir juste une place, même ordinaire . Un jour, cela viendra . Et moi je demande simplement que ce jour soit aujourd’hui. Que tout change pour Madame Lunel , qui veut juste sauver sa vie ! »

Ma note : 5/5

#Divorceàlafrançaise #NetGalleyFrance

Le bon point : Quand on se dit oui devant la·e maire ou à bientôt devant la·e juge, c’est pour le meilleur et surtout pour le pire… Plus qu’un recueil documentaire, un dossier d’instruction, Divorce à la française est une chronique sociale factuelle et féroce : l’autopsie d’un mariage et d’un couple qui avait tout pour réussir mais qui en voulait toujours plus. Je recommande.

Est-ce que cela vous a plu ? Vos avis, vos suggestions ou vos petits coucous sont très précieux pour moi et toujours la bienvenue en commentaires !

Littérairement vôtre,

Aïkà

8 réponses à « Le début de la fin »

  1. Avatar de aurelalala

    Coucou je ne connais pas du tout mais ton retour est hyper tentant.

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    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Aurelala 🌞 ça c’est sûr : avis aux amateur•ice•s de thrillers psychologiques🔥 Merci pour ton commentaire ma chère 😉

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  2. Avatar de Hedwige

    Ce thème du pervers narcissique dans le couple me semble être ici traité de façon différente puisque vu sous l’angle du procès en divorce, ça me tente beaucoup, surtout que l’écrivaine est excellente. Merci !

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    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Hedwige 🌞 Dans ce cas, je pense que l’œuvre sera à la hauteur de tes attentes ✨ Merci beaucoup, ton commentaire me fait très plaisir ma chère 😉

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  3. Avatar de Light And Smell

    La forme est originale et semble se prêter à merveille à cette chronique sociale d’une séparation à la française avec ses dessous peu reluisants.

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    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Light 🌞 Tout à fait d’accord : la preuve que l’on peut faire de la littérature avec de la documentation et du génie thriller ✨ Merci pour ton commentaire ma chère 😉

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  4. Avatar de Nath - Mes Lectures du Dimanche

    Je dois avouer que je suis intriguée !

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    1. Avatar de Aïkà De Lire Délire

      Hello Nath 🌞 En effet : les histoires de couple soldées par un divorce interrogent sur ce qui n’a pas fonctionné et ce qui n’est plus à refaire. Merci de ta visite 😉

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