« Je reconnus aussitôt son écriture. « Quand ces mots seront lus, je serai mort, peut-être depuis longtemps. J’ai eu trois passions : le sport pour ce qu’il permet de combat, la nature pour ce qu’elle vous donne pour peu qu’on lui procure de l’attention, et les livres pour ce qu’ils offrent sans rien demander en échange. À défaut d’amour , cela m’a permis de vivre. » »
Yves Harté in Parmi d’autres solitudes, Le Cherche-Midi, 2024
Journaliste de métier et fils d’instituteur, il apprend que son père, veuf, est décédé dans un tragique accident de la route. Par conséquent, il hérite de la maison de son enfance, désormais inhabitée. Dans le souci de se désencombrer de cette attache, c’est sans état d’âme qu’il décide de la mettre en vente.
C’est ainsi qu’il prépare les cartons et fait le tri jusqu’au moment où il retrouve parmi les effets de son défunt paternel, un dossier constitué de ses micro nouvelles, des coupures de presses datant d’il y a vingt ans, avec pour titre Parmi les solitudes.
Sous la forme d’un recueil de portraits , Parmi les solitudes raconte donc la rencontre entre le narrateur et les personnes seules, solitaires et sans attache qui lui ont inspiré ce mystérieux dossier. Vingt ans plus tard, par la relecture, il redécouvre ces tranches de vies isolées qui ont accepté de partager, de témoigner de leur solitudes. Sur ce, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le livre.
Pour ma part, que c’était triste.
Non pas que Parmi les solitudes soit une tragédie ou une plainte misérabiliste à faire pleurer les chaumières. Fausse route.
À mon sens, Yves Harté a choisi le réalisme et la lucidité pour décrire de façon terre-à-terre et digne le quotidien de ces âmes esseulées par la vie.
« À l’usage, leur solitude leur était devenue supportable. Ils s’y étaient installés au point de la rendre visible. Ils la revendiquaient parfois, s’en accommodaient souvent, trimballaient partout cette compagne sans laquelle ils n’auraient pas été eux-mêmes. Ils avaient franchi le seuil au-delà duquel il n’y a plus de combat mais une reposante résignation. Peut-être, trop soulagés, ne s’étaient-ils pas aperçus de leur défaite. Se souvenaient-ils de ce matin au lit trop grand, aux draps froissés où la vérité leur avait sauté au visage avec une décapante certitude : « Je suis seul. »
Yves Harté in Parmi d’autres solitudes, Le Cherche-Midi, 2024
Une douche froide, que je recommande à condition de s’y préparer, d’avoir « le bon état d’esprit ».
Quelques citations 🤫
« Nous avions nos clients préférés, soigneusement répertoriés et tous affublés d’un surnom. Nous connaissions par cœur leurs tics et leurs habitudes, leurs boissons préférées, leurs colères et leurs plaisanteries. Ils étalaient leur vie sur les tables en marbre jaune, ignorant notre présence mais il est vrai que la pudeur n’a rien à faire dans les existences entre parenthèses qu’offrent les cafés, à la tombée de la nuit. »
💙 »J’aurais dû oublier ces soirées, ou les confondre avec d’autres, dans d’autres bars avec d’autres paumés , un soir, victimes, un soir, bourreaux, selon qu’ils avaient trouvé plus faibles, l’espace d’heures éclairées par les lunes des comptoirs. »
« À l’usage, leur solitude leur était devenue supportable. Ils s’y étaient installés au point de la rendre visible. Ils la revendiquaient parfois, s’en accommodaient souvent, trimballaient partout cette compagne sans laquelle ils n’auraient pas été eux-mêmes. Ils avaient franchi le seuil au-delà duquel il n’y a plus de combat mais une reposante résignation. Peut-être, trop soulagés, ne s’étaient-ils pas aperçus de leur défaite. Se souvenaient-ils de ce matin au lit trop grand, aux draps froissés où la vérité leur avait sauté au visage avec une décapante certitude : « Je suis seul. »
« Il me suivait donc à distance, incapable de me dire ce qu’il pensait de ma vie, sauf à me faire comprendre silencieusement qu’il désapprouvait mes choix, et surtout, me semblait-il, d’avoir embrassé une profession à ses yeux synonyme de saltimbanque et suspecte de légèreté. Journaliste… »
« Je le reconnaissais là. Obstiné, serrant les dents, furieux qu’on n’aille pas au-delà de ses forces, quitte à y laisser son souffle. «
« Je voulais vous demander quelque chose, dit Dominique Lebrun au moment où nous allions nous quitter. Pourquoi faites-vous ça ? Si c’est pour dire aux gens seuls qu’ils sont seuls et que beaucoup le sont également, ils le savent et vous ne leur apprendrez pas grand-chose. Quant aux autres, vous croyez vraiment que ça peut les intéresser ? — Je ne sais pas. J’espère. — Bon, dit-il, je préfère ça. De toute façon, merci pour le repas. »
Mur 💙 « Il me suffisait d’un mot sur la couverture pour que les souvenirs affleurent. Je revoyais le décor de ma lecture, la saison et les lumières d’alors, le sentiment que j’éprouvais en lisant. »
« Ce qu’elle reprochait à ces gamins n’était pas leur méchanceté, ni leur précoce cynisme. Autant leur reprocher les parents chômeurs, les débuts sans espoir, les pavanes devant des murs de béton souillés de graffitis obscènes, les cages d’escalier malpropres . Autant leur reprocher d’exister. Non. Ce qu’elle ne supportait plus était cet abandon d’elle-même auquel ils la contraignaient (…) »
« Il vérifiait ainsi que le temps était venu, qu’il était dans l’ordre des choses de disparaître, ayant réglé ses affaires au mieux ici-bas pour laisser la trace d’une existence ni plus mauvaise ni meilleure qu’une autre, mais honnête et bien remplie. De quoi pouvait-il se plaindre ? Il s’était efforcé de vivre en accord avec sa conscience, suivant les règles morales qu’on lui avait inculquées, autant à l’école qu’à l’église, et qu’il avait aménagées sans vraiment les transgresser. »
« Je reconnus aussitôt son écriture. « Quand ces mots seront lus, je serai mort, peut-être depuis longtemps. J’ai eu trois passions : le sport pour ce qu’il permet de combat, la nature pour ce qu’elle vous donne pour peu qu’on lui procure de l’attention, et les livres pour ce qu’ils offrent sans rien demander en échange. À défaut d’amour , cela m’a permis de vivre. » »
Yves Harté in Parmi d’autres solitudes, Le Cherche-Midi, 2024
Ma note :

Le bon point : Lire et écrire sur la solitude ordinaire est aussi un moyen de relativiser et de se sentir moins isolé·e… De beaux et émouvants portraits de solitaires qui valent la peine d’être mis en lumière.
Le moins bon point : Malgré la touche naturaliste du style, le récit m’a attristée plus qu’autre chose. À mon humble avis, mieux vaut avoir l’humeur en adéquation et bien choisir le moment de sa lecture.
Quatrième de couverture

Des portraits bouleversants d’êtres seuls, vus par un homme lui-même solitaire, qui essaie de comprendre ce qui l’a séparé de son père.
Journaliste célibataire d’une quarantaine d’années, le narrateur se rend dans la maison de son père qui vient de décéder et dont il n’avait plus de nouvelles depuis longtemps.
Alors qu’il trie ses affaires, il tombe sur un dossier qui comporte des textes de sa propre plume, écrits vingt ans plus tôt dans le cadre d’une commande de presse. Des portraits d’hommes et de femmes confrontés à la solitude, que, pour une raison mystérieuse, son père a précieusement gardés.
Les piliers de comptoir d’un café sans éclat, un sans domicile fixe qui a joué de malchance, un alcoolique qui vit encore chez sa mère, un homme transparent qui n’a jamais su retenir le regard d’une femme, une institutrice de maternelle qui collectionne les amants sans pouvoir tomber amoureuse, un vieux fermier enfin, qui illustre l’isolement agricole.
Tout en relisant ces portraits, le narrateur se remémore des moments avec son père et tente de comprendre ce qui les a éloignés l’un de l’autre.
D’une écriture délicate, à la sensibilité rehaussée de pudeur, Yves Harté rend ces êtres abandonnés absolument bouleversants. Il explore, avec une empathie contagieuse, le tabou de la solitude qui nous effraie et qui, pourtant, au fond, nous réunit tous.
Source : Parmi d’autres solitudes, Yves Harté, Le Cherche-Midi, 2024
#Parmidautressolitudes #NetGalleyFrance
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Littérairement vôtre,
Aïkà

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