« Je n’ai rien à offrir au monde normal. J’ai essayé, Julia. J’ai cherché du travail, j’ai envoyé des candidatures, j’ai écrit à des gens. On ne me répondait pas. On ne voulait pas de moi pour un travail de larbin. J’ai fini par ne plus comprendre ce que la société attendait de moi. (…) Ton monde normal, Julia, il ne veut pas de moi. »
Renaud du Peloux in Ross, Le Cherche-Midi, 2025
Saviez-vous qu’il fut un temps, pas si lointain dans les années 2010, où il était possible de se faire livrer par voie postale des produits illégaux tous azimuts par le biais de la plateforme Silkroad, disponible uniquement sur le darknet et fonctionnant avec du bitcoin.
De par sa facilité d’utilisation déconcertante , son service clientèle, à défaut d’être « irréprochable », disons alors réactif, la reprise de tous les codes du marketing tapageur, ainsi que sa communauté d’utilisateurs conviviale et soudée, Silkroad avait la réputation pince-sans-rire d’être « l’Amazon de la drogue ».
Ce trafic de stupéfiants 2.0 à l’échelle mondiale pris fin en 2013 avec l’arrestation par le FBI de son fondateur, Ross Ulbricht, informaticien et baron de la pègre de son état.
Justement, voici son histoire.
Ross était un jeune solitaire qui n’aimait pas grand-chose à part lire des histoires de pirates. Son père, ingénieur informaticien lui transmis tout de même la passion de son métier et lui appris à coder très tôt en langage PHP et MySQL. Mais ce n’est pas tout, Monsieur Ulbricht lui transmis également le goût de la philosophie libertaire qui, par la suite, accompagnera le fils dans la plupart de ses choix de vie :
« —C’est ça qui est scandaleux, insista le père. Quand on a travaillé toute sa vie et qu’on chope une saloperie, on devrait pouvoir se payer les soins qu’on mérite.
—C’est que ça coûte cher, dit la mère.
—On paie des taxes, dans ce pays, réagit le père. Beaucoup de taxes. Mais ces taxes ne nous donnent droit à rien. On ne sait pas où va l’argent. Ou plutôt si, je le sais : il sert à financer leurs foutues guerres. Voilà à quoi il sert, notre argent. Il avait conclu cela triomphalement. »
C’est ainsi qu’au bout d’une scolarité moyenne, il réussi cahin-caha à intégrer l’Université de Columbia dans le département de cristallogie. C’est à cette époque qu’il rencontra Julia, l’unique amour ( secret, il ne lui a jamais déclaré sa flamme )de sa vie, et Robert, son diamétralement opposé qui devint son ( seul ) ami. Chose étonnante : Robert était aussi gaillard, hardi et foisonnant d’idées révolutionnaires que Ross était apathique, timide et défaitiste.
Ross n’obtint jamais son diplôme de cristallogie et finit par se faire embaucher en tant que développeur dans une petite librairie de livres de seconde main. Un soir de désœuvrement et d’inspiration libertaire, le duo amical ( et improbable ) eut une idée, de celles qui font bouger le monde, créer sur internet une place de marché de stupéfiants :
« Tout ce qui est illégal. Tout ce que tu ne peux pas trouver sur Amazon, en fait. Il n’y aurait pas de limite. L’anonymat serait garanti par Tor.
— Un Amazon de la drogue, résuma Ross gravement.
— C’est ça. Si tu veux. Un Amazon de la drogue. L’idée était fascinante. Les deux amis se mirent à y rêver.
— J’ai besoin d’un associé, dit Robert. J’aime avoir les idées. Mais l’exécution, ce n’est pas mon truc. Tu me connais. Toi et moi, on est complémentaires. Tu es bien meilleur que moi en informatique. Tu serais capable de comprendre le fonctionnement de Tor et de créer un service caché. À nous deux, on pourrait y arriver. Qu’est-ce que tu en dis ? »
Et sur ce, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le roman.
Avant toute chose, je tiens à dire pour ma part que je condamne sans équivoque le trafic et la consommation de stupéfiant. Et que ce roman que j’ai lu est une fiction tiré de personnages et de faits réels.
Pour ainsi dire, le récit nous plonge dans le Far West du darkweb ainsi que des trafic illégaux à travers l’ascension, l’âge d’or, la décadence et la chute de Silkroad et de son patron charismatique Ross Ulbricht.
Cependant, happée par l’histoire, j’ai été surprise d’éprouver au fur et à mesure des mots qui défilent, de l’empathie, voire de la compassion pour notre personnage principal. C’est vous dire si j’ai transpiré pendant ses nuits blanches à développer son site; si j’ai tremblé à chaque fois qu’il était à un cheveu de se faire pincer; si j’étais émue de chacun de ses moments doux avec Julia… Trop rêveur, trop idéaliste, Ross, au fond, était un « paumé » qui un beau jour a décidé de donner un sens à sa vie en défiant les lois et les autorités au nom de la philosophie libertaire qui lui est si chère.
Car force m’est de reconnaitre que l’excellence de l’écriture de Renaud Du Peloux a changé toute la donne : ses descriptions, ses métaphores et autres discours tantôt techniques, tantôt philosophiques m’ont littéralement scotchée ( envoutée ?). Une fois le pavé commencé, et même si le monde entier depuis est au courant de la fin de Silkroad, je n’ai pas lâché ma lecture d’un iota, pas avant de découvrir le point final de ce récit. J’ai rarement ressenti une telle frénésie lors d’une lecture. Je crois que les dernières fois, c’était avec Célèbre et Katanga.
Le portrait d’un visionnaire déchu, le Darkweb, le FBI et ses méthodes borderline. Bref, une fresque du Nouveau Monde Numérique, moi, je recommande. Et cette lecture addictive, d’une intelligence rare, figure en bonne place dans mon top de l’année.
COUP DE COEUR
P.S : En janvier 2025, Ross Ulbricht a obtenu la grâce présidentielle de la part de Donald Trump; mais ça, c’est une autre histoire.
Quelques citations
« —C’est ça qui est scandaleux, insista le père. Quand on a travaillé toute sa vie et qu’on chope une saloperie, on devrait pouvoir se payer les soins qu’on mérite. —C’est que ça coûte cher, dit la mère. —On paie des taxes, dans ce pays, réagit le père. Beaucoup de taxes. Mais ces taxes ne nous donnent droit à rien. On ne sait pas où va l’argent. Ou plutôt si, je le sais : il sert à financer leurs foutues guerres. Voilà à quoi il sert, notre argent. Il avait conclu cela triomphalement. »
« Ross n’avait jamais été bon à l’école. Certaines années, il avait été moins mauvais ; c’était le mieux que l’on pouvait dire à son sujet. Pourtant, il était intelligent ; très intelligent, même. Mais il était inadapté. (…) Comme s’il vivait dans un univers parallèle. »
Enfin, à cette époque, l’informatique, avec l’apparition récente d’Internet, avait un parfum d’aventure, quelque chose d’irrévérent et de libre, qui trouvait un écho dans l’âme rebelle et compliquée du jeune homme. »
« Il se raccrocha à la seule chose solide en lui, sa passion pour l’informatique. À force de postuler, il finit par trouver une place au sein d’une startup sans avenir qui s’appelait Good Wagon Books. Il s’agissait d’une plateforme de livres usagés. Ross aimait les livres. Il avait besoin d’un travail. Good Wagon Books ferait l’affaire. »
« C’est fou, pensa-t-il, à quel point un mauvais environnement de travail peut vous miner. Vous venez avec une passion, des convictions. L’environnement vous fait vite déchanter. Et au bout de quelques mois, vous n’avez plus ni passion ni convictions. Vous n’avez même plus d’idées. Un mauvais environnement de travail tue l’innovation. »
« Tout ce qui est illégal. Tout ce que tu ne peux pas trouver sur Amazon, en fait. Il n’y aurait pas de limite. L’anonymat serait garanti par Tor. — Un Amazon de la drogue, résuma Ross gravement. — C’est ça. Si tu veux. Un Amazon de la drogue. L’idée était fascinante. Les deux amis se mirent à y rêver. — J’ai besoin d’un associé, dit Robert. J’aime avoir les idées. Mais l’exécution, ce n’est pas mon truc. Tu me connais. Toi et moi, on est complémentaires. Tu es bien meilleur que moi en informatique. Tu serais capable de comprendre le fonctionnement de Tor et de créer un service caché. À nous deux, on pourrait y arriver. Qu’est-ce que tu en dis ? »
« Mais elle avait été construite à l’américaine, c’est-à-dire de manière efficace, avec un minimum de moyens, sans souci esthétique, sans considération pour son environnement. »
« Il découvrit la différence entre faire pousser de la drogue pour sa consommation personnelle – ce qui était déjà un délit – et en faire pousser dans le but de la vendre – ce qui était beaucoup plus grave. Pour quelques kilos de champignons hallucinogènes, Ross et Robert ne risquaient rien de moins que la prison à vie. »
« Les avis, c’est ce qui va tirer le site vers le haut. Faire que les choses vont s’auto-organiser, s’améliorer spontanément. Comme une vraie place de marché. Une place de marché libre est toujours de meilleure qualité qu’une place de marché régulée. La liberté est plus efficace que la contrainte. »
« Avec ce portrait, on aura compris que Jared n’avait pas de petite amie. D’ailleurs, il n’avait pas d’amis tout court , hommes ou femmes, sexuels ou fraternels. Mais ce n’est là qu’une ébauche du personnage. Pour en achever le portrait, il faut encore quelques coups de pinceau. »
« Vous voulez la guerre avec les États-Unis d’Amérique ? Vous l’avez. Moi, sénatrice Charlene Schumer, je n’aurai de répit que lorsque ce site aura été définitivement fermé, l’argent saisi, et les fondateurs envoyés derrière les barreaux pour le restant de leurs jours. La puissance de notre administration, vous allez la sentir, je le jure. En ligne ou hors ligne , on ne plaisante pas avec les lois de notre pays. »
« Il était question de discrétion évidemment mais, au fond, Ross se plaisait à conserver le mode de vie qui avait toujours été le sien, modeste et frugal . Il n’aimait pas l’ostentation. Maintenant qu’il pouvait se payer ce qu’il voulait, ce mode de vie était devenu un motif de fierté, le classant parmi les héros ou les saints. »
« D’une manière générale, il y avait beaucoup d’escroqueries et de comportements malveillants. Ross essayait de trouver les mots justes pour amener tout le monde à la vigilance. »
« Lorsqu’un vendeur ouvrait sa boutique, il n’avait aucune réputation. Mais il pouvait, en parallèle de son compte de vendeur, ouvrir des comptes acheteurs, acheter ses propres produits et se laisser de faux avis. L’objectif pouvait être d’attirer un seul vrai client, prendre ses bitcoins et disparaître. »
« En ce temps-là émergea aussi le premier concurrent de Silk Road. Il portait le nom envoûtant d’Atlantis. Atlantis était en tout point une réplique de son modèle, mais au design plus soigné. Là où Ross était seul, puisque sans aucune aide de Robert, il avait en face de lui une véritable équipe. »
« Le texte de présentation de Variety Jones commençait par un sommaire. Cela indiquait une personnalité méthodique et réfléchie, qui se mettait à la place de ses clients. La présentation était incomparablement plus claire que ces pavés de texte infâmes, truffés de messages racoleurs, qu’on trouvait trop souvent sur la plateforme. »
« Un des moindres défauts du Chimiste était sa difficulté à s’exprimer. Ou plutôt, ce n’était pas son expression qui était confuse, mais ses idées elles-mêmes. Il essayait d’expliquer à Ross une situation que lui-même semblait ne pas comprendre. Ses messages étaient insupportablement longs. Encombrés de propos oiseux. Il était difficile d’en extraire l’information essentielle. En un mot, il possédait un vrai talent pour vous casser les pieds. »
« —Tu ne te rends pas compte, Julia. Tu es diplômée, tu es passée de Columbia à HomeDepot, tu as fait tes preuves, tu t’es construite et tu as un parcours que tu peux faire valoir. Et c’est entièrement dû à ton mérite. Mais moi, je n’ai rien de tel. Je n’ai pas eu mon diplôme de cristallographie. J’ai travaillé dans une startup dont tout le monde se fout, puis dans une autre qui a eu du succès mais dont je ne peux parler à personne. Je n’ai rien à offrir au monde normal. J’ai essayé, Julia. J’ai cherché du travail, j’ai envoyé des candidatures, j’ai écrit à des gens. On ne me répondait pas. On ne voulait pas de moi pour un travail de larbin. J’ai fini par ne plus comprendre ce que la société attendait de moi. Je suis tombé sur ce recruteur, une fois. La startup avait l’air super. J’avais plein d’idées à lui apporter. Mais le type, ça ne l’intéressait pas. Tout ce qui l’intéressait, c’était mon parcours. Pourquoi j’avais fait ceci, pourquoi j’avais fait cela. Il a passé ma vie au peigne fin, et quand il a eu fini, j’ai eu envie de me flanquer par la fenêtre. Ton monde normal, Julia, il ne veut pas de moi. »
Renaud du Peloux in Ross, Le Cherche-Midi, 2025

Quatrième de couverture
Thriller captivant inspiré de la véritable histoire de Ross Ulbricht, le mystérieux fondateur d’un site monumental du dark web, surnommé » l’Amazon de la drogue « .
Ross, jeune homme mal dans sa peau, ne sait que faire de sa vie en dehors de sa passion pour l’informatique. Il aimerait impressionner Julia, sa seule amie, dont il est secrètement amoureux. Mais tout ce qu’il entreprend semble voué à l’échec.
Jusqu’à ce qu’il rencontre Robert, un rebelle charismatique, grand adepte de la philosophie libertarienne, qui déborde d’idées pour s’enrichir. Une en particulier : créer un site web où l’on pourrait vendre et acheter des stupéfiants aux quatre coins de la planète.
Ainsi va naître Silk Road.
Entre ses compétences limitées, le succès fulgurant de la plateforme et la pression de Robert, Ross enchaîne les coups de stress. Sans compter que très vite, Jared, un lugubre employé des douanes postales, et un agent du FBI, missionné par une sénatrice aux dents longues, se donnent pour objectif de le coincer.
Empreint d’un suspense imparable, Ross s’inspire ouvertement de la vie de Ross Ulbricht, que Donald Trump a récemment fait libérer. Ce roman fascinant déploie une galerie de personnages inoubliables à travers l’Amérique des no man’s land et des quartiers malfamés, jusqu’aux plages du Nicaragua. Mais c’est surtout dans les bas-fonds d’Internet et dans l’esprit labyrinthique d’un être insaisissable qu’il nous entraîneSource : Lisez.com | Ross : Lien
Et mon avis en bref
Le portrait d’un visionnaire déchu, le Darkweb, le FBI et ses méthodes borderline… J’ai été surprise d’éprouver au fur et à mesure des mots qui défilent, de l’empathie, voire de la compassion pour notre personnage principal, l’excellence de l’écriture de Renaud Du Peloux a changé toute la donne. COUP DE COEUR
Ma note : 5/5
#Ross #NetGalleyFrance
Est-ce que cela vous a plu ? Vos avis, vos suggestions ou vos petits coucous sont très précieux pour moi et toujours la bienvenue en commentaires !

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