Émile, Lucie, la Guerre et moi

« La guerre, quand tu y as goûté, elle est dans ton corps, sous ta peau. Tu peux vomir, tu peux te gratter tout ce que tu veux, jusqu’au sang, elle ne partira jamais. Elle est en toi. Alors j’y retournais. Ça sentait encore la cendre et la poudre. Les croix s’étendaient à l’infini. Et j’enquêtais, inlassablement. Durant toutes les années 1920 et une bonne partie des années 1930, j’ai fait ce drôle de boulot d’enquêteur. »

Gilles Marchand in Le soldat désaccordé, lu par Laurent Natrella, Audiolib, 2024

Ancien soldat de la Grande Guerre, le narrateur, qui a laissé sa main dans les tranchées de la Marne, n’a jamais vraiment quitté la guerre ou inversement.

« Je n’ai, en réalité, jamais quitté la guerre. Pour moi, elle a commencé en 1914 et elle continue encore aujourd’hui. Des blessés, des morts, des monuments, des commémorations et des défilés. Pour en revenir au même point. »

Devenu enquêteur des disparus pour recoller les morceaux d’un pays en ruines, il est chargé par la très bourgeoise Madame Jeanne Joplin de retrouver son fils Émile, mystérieusement volatilisé pendant la Der des Ders ( qui finalement ne sera pas la der; mais ça, c’est une autre histoire ). Et elle paie grassement– c’est dire si elle y croit.

De fil en aiguille, l’enquête glisse vers un tissu d’histoires entremêlées, de confessions inattendues et de rencontres hautes en couleurs. Le narrateur sillonne la France d’après-guerre, interrogeant anciens compagnons d’armes et témoins aux mémoires fragmentées. Il déterre surtout une vérité que la mère Joplin préférait taire : l’amour entre Émile et Lucie, la jeune domestique alsacienne, lumineuse au milieu de tant d’obscurité. Cette romance clandestine devient le fil rouge d’un puzzle plus vaste, où chaque personnage croisé enrichit le tableau d’une humanité profondément bouleversante : du rabbin devenu prêtre de fortune, le fantasque bureaucrate Davisse, les poilus, l’accordéoniste aveugle, le cireur de chaussures, la Fille de la Lune… Sur ce, je n’en dis pas plus, vous le découvrirez en écoutant l’histoire.

« On a tous une histoire d’amour intense, forte, dévorante. Une qui a tout emporté sur son passage et qui ne s’est pas finie, ou qui n’a jamais eu lieu parce quelle n’était pas réciproque.
Une qu’on n’a pas osé déclarer, une qu’on gardée pour soi parce qu’on avait peur.
Et même quand tout se passe bien, on a encore peur: que l’intensité s’en aille, que la passion se soumette comme un animal sauvage à qui on aurait appris à lever la patte. La passion ne donne pas la patte, elle te la met dans la gueule. Et quand tout va bien, on cherche des noises, on va au conflit sans savoir pourquoi, alors que la réponse est simple : faut que ça bouge, faut que ça brûle, faut que ça pète. Pas tout le temps, mais parfois, juste pour permettre au sang de faire un tour et de revenir. »

Plus qu’un récit sur la guerre, ce roman est une partition poétique sur la mémoire, la perte et l’absurdité du conflit. Il nous rappelle que « la vie est pacifiste, la mort est patriote », et que l’on se perd souvent à vouloir taper sur nos voisins. Gilles Marchand excelle à raconter la Grande Histoire à travers les petites, dans une prose qui mêle tendresse, absurdité et une infinie délicatesse.

« IIs étaient perdus les officiers, ils ne comprenaient plus les règles. Ils ne le disaient pas, bien sûr. Je le voyais dans leurs yeux, dans leurs haussements d’épaules. Avant, c’était facile : on chargeait. On l’emportait, ou on perdait. Avec les tranchées, les soldats se sont transformés en rats. Il n’y avait plus ni gagnants ni perdants. Des rats. Des rats allemands, des rats français. Et des anglais, des canadiens, des italiens. On venait du monde entier pour se transformer en rats. »

La lecture de Laurent Natrella sublime le texte. Sa voix habite les personnages avec une justesse rare, donnant chair aux émotions et rendant chaque scène presque palpable. Je n’ai pas lu le roman littéraire, mais cette interprétation m’a offert un moment suspendu, hors du temps. Si vous aimez les récits sensibles, teintés de poésie et d’humanité, laissez-vous désaccorder vous aussi. Émile, Lucie, la Guerre et moi, moi, je recommande.

Quelques citations

« IIs étaient perdus les officiers, ils ne comprenaient plus les règles. Ils ne le disaient pas, bien sûr. Je le voyais dans leurs yeux, dans leurs haussements d’épaules. Avant, c’était facile : on chargeait. On l’emportait, ou on perdait. Avec les tranchées, les soldats se sont transformés en rats. Il n’y avait plus ni gagnants ni perdants. Des rats. Des rats allemands, des rats français. Et des anglais, des canadiens, des italiens. On venait du monde entier pour se transformer en rats.
Mais ce qui leur plaisait, c’est que, malgré tout, on était ensemble. On était une force. On détestait les Boches. Heureusement qu’on les détestait. Sinon comment on aurait fait pour tenir ? Tout ça pour rien ? Non, tout ça pour rien laisser aux Boches. Alors on les insultait, on leur donnait des petits noms affectueux. Et quand on voyait passer un prisonnier, on le regardait avec mépris en se demandant lesquels de nos camarades il avait tués.
Certains les insultaient. D’autres leur parlaient. Moi, j’évitais. Ils nous ressemblaient trop. Et puis ça se voyait qu’ils étaient perdus, qu’ils avaient peur, qu’ils étaient fatigués, qu’ils avaient des poux tout comme nous. Je ne voulais pas prendre le risque de les trouver sympathiques. Si on avait su qu’un boche, c’était rien qu’un Français qui parle allemand, on aurait eu du mal à continuer à leur tirer dessus. »


« Je n’ai, en réalité, jamais quitté la guerre. Pour moi, elle a commencé en 1914 et elle continue encore aujourd’hui. Des blessés, des morts, des monuments, des commémorations et des défilés. Pour en revenir au même point. »


« On a tous une histoire d’amour intense, forte, dévorante. Une qui a tout emporté sur son passage et qui ne s’est pas finie, ou qui n’a jamais eu lieu parce quelle n’était pas réciproque.
Une qu’on n’a pas osé déclarer, une qu’on gardée pour soi parce qu’on avait peur.
Et même quand tout se passe bien, on a encore peur: que l’intensité s’en aille, que la passion se soumette comme un animal sauvage à qui on aurait appris à lever la patte. La passion ne donne pas la patte, elle te la met dans la gueule. Et quand tout va bien, on cherche des noises, on va au conflit sans savoir pourquoi, alors que la réponse est simple : faut que ça bouge, faut que ça brûle, faut que ça pète. Pas tout le temps, mais parfois, juste pour permettre au sang de faire un tour et de revenir. »


« Il n’était pas du genre à mettre des pronoms dans ses phrases, Moriceau.

Il s’est assis, les yeux dans le vague. Il tapotait nerveusement les doigts de sa main gauche contre le bois de la table.

J’avais l’habitude, la plupart étaient comme ça. D’autres débordaient de paroles. « À vous, on peut bien le dire. » Je crois que j’ai entendu toutes les histoires qu’ils n’en pouvaient plus de garder pour eux. Tout ce qui venait hanter leurs nuits et qu’ils désiraient épargner à leur famille. »


« Le devoir. C’est ce qu’on nous avait appris. Notre devoir d’aller se battre. Au début, j’y suis allé pour la France, pour l’Alsace et la Lorraine, pour la terre de mes ancêtres, contre la sauvagerie des Boches qui violait nos filles, nos compagnes. Par la suite, je suis allé pour les copains. Parce qu’on s’est débattu ensemble, qu’on avait eu peur ensemble, qu’on avait ri et pleuré ensemble. On avait eu les mêmes poux, les mêmes frousses, les mêmes paniques. On était une famille dont un membre tombait toutes les heures. Alors fallait protéger les autres. À tout prix c’est ce qui nous maintenait debout. Être ensemble, se protéger. Et puis se reposer. »

Gilles Marchand in Le soldat désaccordé, lu par Laurent Natrella, Audiolib, 2024

Est-ce que cela vous a plu ? Vos avis, vos suggestions ou vos petits coucous sont très précieux pour moi et toujours la bienvenue en commentaires !

3 responses to “Émile, Lucie, la Guerre et moi”

  1. Avatar de Lilou

    Je l’avais déjà noté, mais merci beaucoup pour ta très belle chronique, si douce, poétique et sensible !

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Aïkà Valisoa

      Hello Lilou 🌞 Merci à toi pour ta lecture 🥰 À mon humble avis ce récit de tous les émois méritait vraiment une chronique digne de ce nom 💗 Encore merci pour ta visite et je te souhaite une belle journée 😘

      Aimé par 1 personne

  2. Avatar de Nath - Mes Lectures du Dimanche

    Un vrai coup de cœur me concernant, et pourtant je ne l’aurais jamais cru ! Merveilleux roman !

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