« – Je n’ai pas de sympathie pour le diable, mais je de l’a compassion pour lui.
Jean-Baptiste Andrea in Des diables et des saints, lu par Guillaume Marquet, Lizzie, 2024.
– Pourquoi donc ?
– Parce que si ça se trouve, le diable n’a rien demandé. Si ça se trouve il n’est pas né diable, c’était un bébé rose comme les autres. Peut-être qu’il a perdu ses parents, qu’on l’a envoyé dans un orphelinat et que c’est là qu’il est devenu le diable. »
Il était une fois un pianiste d’un certain âge, qui jouait dans les gares et les aéroports. Doté d’un talent rare, son répertoire revisitait les plus grands chefs-d’œuvre de la musique classique. Du matin au soir, il jouait pour un public tantôt distrait, tantôt captivé. Il s’appelait Joseph, mais tenait à ce qu’on l’appelle Joe, comme autrefois, au temps de sa jeunesse. Pour comprendre comment l’un des plus grands génies musicaux de notre époque en est arrivé là, il faut remonter un demi-siècle en arrière…
Élève du maître Rothenberg, pianiste de renom et grand théoricien du rythme, Joe avait appris à grands frais que jouer, ce n’est pas simplement enchaîner les notes — c’est ouvrir une brèche dans le réel. Car le rythme, disait son inimitable professeur, peut transporter l’âme bien plus loin à travers l’espace et le temps.
« Il y a le rythme. Pas besoin de fusée pour aller sur la lune. Elle est là, au bout de tes doigts. Ludwig voyageait déjà dans l’espace il y a cent cinquante ans, et Bach , et Pergolesi, et Schumann, qui partit tôt pour le voyage. Et je ne devrais pas le dire, mais peut-être aussi ce salopard antisémite de Wagner. Tous ces hommes ont fait de longues promenades en apesanteur. Ils connaissent le nom secret des astres. Alors ne me fais pas rire avec tes fusées. »
Un jour tout bascule. Joe perd sa famille, et avec elle, son avenir. Il est envoyé aux Confins, un pensionnat aussi glacial que son nom, où règnent les coups, les humiliations et une discipline religieuse d’une cruauté méthodique. Ce lieu tient plus du goulag que de l’orphelinat.
« Aux Confins, l’avenir ne pénétrait pas, tenu à l’écart par l’épaisseur des murs. »
J’ai été bouleversée par la trajectoire de Joe. Sa solitude. Sa dignité. Sa rage muette. Et j’ai détesté, de toutes mes forces, l’abbé Sénac et le surveillant Grenouille, figures d’un pouvoir sadique et injuste. Mais j’ai adoré la Vigie, ce petit groupe de camarades de fortune qui s’entraident, s’inventent des mondes, se tiennent debout quand tout les pousse à plier. Là-dessus, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en écoutant le livre audio.
Dans ce roman, la musique est la mémoire de Joe, son fil d’Ariane, son univers intérieur. Elle devient un refuge, une résistance face à la monstruosité de ceux qui sont censé le protéger.
Le style de Jean-Baptiste Andrea est reconnaissable entre milles : des images de toute beauté, de la grâce omniprésente, du rythme et de l’éclat comme dans Veiller sur elle que j’ai adoré.
Dans la version audio, Guillaume Marquet insuffle une intensité vibrante. Sa voix juvénile, incarnée, fait résonner les mots comme les silences, et donne chair à l’indicible. J’ai particulièrement savouré son interprétation réussie du personnage de Rothenberg.
-Pourquoi tu me regardes comme ça ?
-On vous traite comme… vous êtes célèbre ou quoi ?
-Qu’est-ce que tu croyais, que j’étais juste un vieux Juif de Noisy-le-Grand ? Qui te dit que je n’ai pas été un pianiste adulé, avant la guerre ? Que je n’ai pas rempli des salles dans le monde entier, fait pleurer des brutes ? Qui te dit que je n’ai pas décidé de me taire parce que j’en avais assez ?
-Bien sûr, je…
-Je te taquine. Je suis juste un vieux Juif de Noisy-le-Grand.
Avec Des diables et des saints, Jean Baptiste Andrea marque le paysage littéraire de son empreinte cinématographique et sensible. Assurément un bijou littéraire et dans cette version audio, c’est un chef d’œuvre à écouter, à vivre. Jeunesse brisée et musique obstinée, moi, je recommande.
Quelques citations
« Le rythme ! gueulait Rothenberg. Le rythme ! » Le vieux Rothenberg m’enseignait le piano. Il était froissé comme du papier, visage, cou, mains, un braille de rides à donner le vertige. J’avais envie de le repasser chaque fois que je le voyais.
Mais quand il jouait.
Quand il jouait, des rois mages se mettaient en chemin. Des princesses exotiques et lointaines étaient prises de langueur dans leurs palais de sable. Même Mme Rothenberg, une ombre fanée qui sentait les pétales et la naphtaline, redevenait la reine du Midi qu’il avait séduite, soixante ans plus tôt, sous un noyer en fleur.
Rothenberg n’enseignait que Beethoven. Dans un passé lointain dont il parlait rarement, le grand homme – qu’il appelait par son prénom – lui avait sauvé la vie. Rothenberg avait joué sans instrument ses trente-deux sonates, jour après jour. Les doigts dans l’air, les pieds dans la poussière de Pologne. Il avait joué pour ne pas devenir fou.
Ça change beaucoup de choses. Je n’ai pas de sympathie pour le diable, mais j’ai de la compassion pour lui.
– Pourquoi donc?
– Si ça se trouve, le diable n’a rien demandé. Si ça se trouve, il n’est pas né diable. C’était un bébé rose comme les autres. Peut-être qu’il a perdu ses parents, qu’on l’a envoyé dans un orphelinat, et que c’est là qu’il est devenu le diable.
Pardon, Michael Collins. Je ne voulais pas vous fâcher. Papa disait que le véritable héros de cette mission, c’était vous. Qu’il fallait des nerfs d’acier pour piloter Columbia.
Oublie les nerfs d’acier. C’est ce que je voulais te dire, pour ton anniversaire. Notre petit secret, parce que tu es un astronaute toi aussi, à ta façon. Tu sais commentje tenais le coup, à chaque passage derrière la Lune ? Comment je résistais à l’écrasement par le silence et le noir ? Je savais. Je savais que Columbia finirait par émerger dans la lumière. C’est une question d’orbite. Crois-en mon expérience. La pire des solitudes ne dure que quarante-sept minutes.
Sans passé, sans avenir, sans avant et sans après, un orphelin est une mélodie à une note. Et une mélodie à une note, ça n’existe pas.
Ma grand mère , l’Anglaise, disait de son vivant : vous les Français, je ne vous comprends pas avec vos histoire de genre. Vous inversez le masculin avec le féminin. Vous êtes aveugles à la beauté, vous célébrez l’ennui. Tenez, vous dites une voiture. On devrait dire « un » pour un truc si cubique, si ennuyeux. Alors que vous dites un baiser, pour un miracle qui peut durer toute une vie. Il faudrait dire « il m’a donné une baiser dans le voiture, ce serait tellement plus beau non?
Vous jouez comme un dieu, vous jouez peut-être pour Lui ? Un talent comme le vôtre, on ne le perd pas dans les gares ni les aéroports. Vous jouez comme ces pianistes qui enchantent le monde dans de grandes salles pourpres. Mais vous, vous n’enchantez que du goudron mouillé et des feutres trempés.
Vous avez raison, madame. Bien observé, monsieur. Mes scènes sentent le rail et le kérosène. Mes Carnegie Hall et mes Scala s’appellent Montparnasse, Roissy-Charles-de-Gaulle, Union Station, John F. Kennedy Airport. Il y a une bonne raison à cela. C’est une longue histoire, je ne voudrais pas vous ennuyer.
Page 327 : Les monstres fabriquent les monstres qui fabriquent les monstres.
-Pourquoi tu me regardes comme ça ?
-On vous traite comme… vous êtes célèbre ou quoi ?
-Qu’est-ce que tu croyais, que j’étais juste un vieux Juif de Noisy-le-Grand ? Qui te dit que je n’ai pas été un pianiste adulé, avant la guerre ? Que je n’ai pas rempli des salles dans le monde entier, fait pleurer des brutes ? Qui te dit que je n’ai pas décidé de me taire parce que j’en avais assez ?
-Bien sûr, je…
-Je te taquine. Je suis juste un vieux Juif de Noisy-le-Grand. J’ai simplement des amis très célèbres qui me font confiance pour choisir leurs pianos.
– Mais…
– Mais quoi?
– Si vos amis sont très célèbres et qu’ils vous font confiance, qu’est-ce que ça fait de vous ?
Il hocha la tête.
– Très bonne question.
– Mais c’est quoi ce rythme ?
– C’est réel ?
– Bien sûr que c’est réel. Il n’y a rien de plus réel.
– C’est scientifique ? insista Edison. Ça envoie des fusées dans les étoiles ?
À cette question au moins, et c’était bien la seule, j’avais la réponse.
– Bien sûr que oui, ça envoie des fusées dans les étoiles.
Aux Confins, l’avenir ne pénétrait pas, tenu à l’écart par l’épaisseur des murs.
« Si tu joues comme ça, tu n’es plus orphelin. »
Il sortit, la femme me sourit et le suivit.
Thelenious Monk mourut quelques mois plus tard. Je le reconnus dans les journaux. Un génie du jazz et on l’avait dit fou. Le public, ses collègues. Fou parce que capable de partir en plein concert, de s’endormir sur son clavier. Fou pour son phrasé, ses accords à deux notes qui n’étaient plus des accords, ses étranges chapeaux, ses regards dans le vide et ses longues absences. Fou parce que le jour de son décès, lui le génie, lui le virtuose n’avait plus touché un piano depuis six ans. Beaucoup pensent qu’il s’en était détourné.
Je sais aujourd’hui qu’il n’a jamais cessé de jouer, qu’il n’avait tout simplement plus besoin d’un clavier.
– Ne confonds pas copie et interprétation, idiot. Si cette toile était une vulgaire copie, je l’aurais jetée depuis longtemps. C’est Van Gogh que tu vois là.
– Mais ce n’est pas lui qui l’a peinte.
– Qu’est-ce qu’on en sait ? Il a peut-être peint deux versions ? Et même s’il n’en a peint qu’une, celle-ci n’existerait pas s’il n’avait pas peint la première. On peut donc dire qu’il a peint les deux. Ou, plus simplement, que Van Gogh n’a pas peint ce tableau, mais qu’il l’a peint quand même.
– Alors quand je joue Beethoven …
– Quand tu joue Beethoven, Ludwig se retourne dans sa tombe. Mais quand Kempff joue Beethoven, quand Fischer, quand ce gamin argentin, Baremboim, joue Beethoven, alors là, c’est autre chose. Quand ils jouent eux, ce n’est peut-être pas Beethoven qui joue, mais c’est quand même Beethoven qui joue.
– Ne confonds pas rythme et tempo, tête de mule. Le rythme n’est pas une structure horizontale mais verticale. C’est une rosée qui monte de la terre, ce qui reste d’une cloche quand elle cesse de sonner, c’est clair?
– Non, M. Rothenberg.
– Le rythme, tous les peintres italiens l’ont trouvé, ainsi qu’une poignée d’autres dont le nom commence presque toujours par Van – Gogh, Eyck, Rijn, der Weyden -, ils l’ont trouvé et l’ont caché dans leurs tableaux. C’est clair, cette fois ?
Jean-Baptiste Andrea in Des diables et des saints, lu par Guillaume Marquet, Lizzie, 2024.

Description
Guillaume Marquet met son timbre mélodieux au service de l’écriture sensible de Jean-Baptiste Andrea (Goncourt 2023).
Qui prête attention à Joe ? Ses doigts agiles courent sur le clavier des pianos publics dans les gares. Il joue divinement Beethoven. Les voyageurs passent. Lui reste.
Il attend quelqu’un, qui descendra d’un train, un jour peut-être.
C’est une longue histoire. Elle a commencé il y a cinquante ans dans un orphelinat lugubre.
On y croise des diables et des saints.
Et une rose.
Grand Prix RTL-Lire 2021
Prix Relay des Voyages lecteurs
Source image & résumé
Des diables et des saints – Jean-Baptiste Andrea – Lizzie : Lien
Et mon avis en bref
Le récit bouleversant de Joe, pianiste des gares et des aéroports. Dans ce roman, la musique est mémoire, fil d’Ariane, univers intérieur et résistance face à la monstruosité de ceux qui sont censé protéger. Assurément un bijou littéraire et dans cette version audio, c’est un chef d’œuvre à écouter, à vivre.
Ma note : 5/5
#DesDiablesEtDesSaints #NetGalleyFrance
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