« Qui profite de ce commerce, dis-moi? Sûrement pas celles qui devraient. Elles s’échinent du matin au soir, et la nuit aussi, parce qu’il faut pas croire qu’un nourrisson vous laisse dormir tranquillement tout votre saoul. Ça non, il vous réveille sans cesse. Et le matin, il faut se lever quand même, s’occuper des plus grands, faire la mangeaille pour tous. Regarde les nourrices. On dirait des fantômes tant elles en peuvent plus de fatigue. »
Séverine Cressan in Nourrices, Lizzie, 2025.
Il était une fois une femme simple, vigoureuse, enracinée dans son quotidien à la campagne prénommée Sylvaine. Elle était la maman du petit Jehan et la nourrice de la petite Gladie. Une nuit, la lune l’appelle et la bonne mère s’aventure dans les bois où elle découvre un nouveau-né au pied d’un arbre, accompagné d’un carnet d’écriture. Sylvaine ne sait pas lire, mais elle devine que ce carnet contient l’histoire de cette enfant abandonnée au beau milieu de cette clairière, à la merci du froid et des loups, qu’elle décide aussitôt de ramener chez elle. Sur ce, je ne vous en dis pas plus, vous le découvrirez en lisant le livre audio.
Nourrices est un roman choral et polyforme : il mêle narration, poésie et correspondances dans une composition subtile, évoquant tour à tour le conte, l’épistolaire, et l’ésotérisme sylvestre, si je puis m’exprimer ainsi pour désigner les phénomènes surnaturels liés à la forêt et aux éléments.
Dans ce récit touchant de sincérité, de profondeur et de justesse, Séverine Cressan y aborde des thèmes souvent occultés: le commerce du nourrissage, c’est-à-dire l’allaitement contre rémunération, du temps où les biberons n’existaient pas encore ainsi que la séparation brutale entre mère et enfant, la grossesse, l’enfantement — et surtout, la sororité dans un monde patriarcal. Car derrière ce trafic honteux, ce sont les hommes — maris, intermédiaires, notables — qui décident, organisent, profitent.
« Le maître a posé des questions sur les tarifs et les commissions. Moi, ça me dégoûtait toutes ces histoires de sous et j’aurais préféré ne pas entendre. Les autres femmes soupiraient. L’argent, elles savaient bien qu’elles en verraient pas la couleur et que c’est leur mari qui empocherait tout après que le maître se soit servi. »
Ce roman révèle qu’au sein même de notre civilisation, le nourrissage fut longtemps une pratique courante, souvent imposée par la bourgeoisie. Non pas toujours pour des raisons médicales, mais pour des raisons dites « sociales »… Nourrices nous rappelle qu’il n’existe rien de plus cruel que d’être un nourrisson séparé de sa mère — et pourtant, tant de vies racontées ici portent cette blessure.
« Ultime étreinte
La dernière de toutes celles qui ont tressé ces liens inaltérablesParachèvement d’un ouvrage tissé avec bonheur et lenteur, jour après jour
Déchirement de la séparation
Corps amputé, morceléRompu, fendu »
J’ai écouté la version audio, interprétée par Cristelle Ledroit et Julia Taraquois, et je n’ai qu’un mot : magistral. Ces voix sont exceptionnelles, parmi les plus bouleversantes qu’il m’ait été donné d’entendre. Elles ne se contentent pas de faire la lecture : elles incarnent, elles portent, elles transcendent le texte. L’expérience d’écoute devient une immersion totale, presque physique.
Pour ainsi dire, Nourrices est un hommage, ou plutôt un femmage vibrant à ces femmes invisibles, à leur force, à leur mémoire. Une œuvre forte, sensible, engagée. À lire absolument — et si possible, à écouter. Bref, Celles qui nourrissent, moi, je recommande.
Quelques citations
Qui profite de ce commerce, dis-moi? Sûrement pas celles qui devraient. Elles s’échinent du matin au soir, et la nuit aussi, parce qu’il faut pas croire qu’un nourrisson vous laisse dormir tranquillement tout votre saoul. Ça non, il vous réveille sans cesse. Et le matin, il faut se lever quand même, s’occuper des plus grands, faire la mangeaille pour tous. Regarde les nourrices. On dirait des fantômes tant elles en peuvent plus de fatigue.
L’enfant s’est terrée dans le cellier adjacent à la cuisine. Elle a peur du noir et des araignées mais plus encore de cette femme furie. Elle se recroqueville dans le coin le plus obscur de la pièce, se retire à l’intérieur d’elle-même comme un bernard-l’hermite dans sa coquille, là où personne ne peut l’atteindre. Elle s’absente en elle-même, érige une palissade entre le monde, les autres et elle. Fermer les yeux pour ne plus avoir peur ni du noir, ni de cette ogresse qui veut la dévorer. Ne pas faire de bruit. Ne pas bouger, Devenir statue. Ne plus entendre les cris qui n’en finissent pas de hurler son faux nom. Chantonner silencieusement. Que la mélodie intérieure étouffe les hurlements de la folle qui appelle. L’enfant grelotte. Ne pas sentir l’air froid et humide qui suinte des murs. Se recoquiller encore un peu plus, trouver la chaleur en soi. Aller loin, très loin au-dedans de soi.
Le maître a posé des questions sur les tarifs et les commissions. Moi, ça me dégoûtait toutes ces histoires de sous et j’aurais préféré ne pas entendre. Les autres femmes soupiraient. L’argent, elles savaient bien qu’elles en verraient pas la couleur et que c’est leur mari qui empocherait tout après que le maître se soit servi. On faisait mine de rester concentrées sur notre ouvrage. Moi, je pressais le beurre pour en faire sortir l’eau. D’autres reprisaient des vêtements ou cardaient la laine. Les hommes, eux, buvaient du cidre en se réjouissant à l’avance de cette aubaine qui leur coûterait rien. On disait mot, mais je suis sûre qu’on pensait toutes la même chose : qu’il faudrait peut-être nous demander notre avis, vu qu’on était quand même les premières concernées.
Commence alors son long voyage en solitaire vers un territoire inconnu des confins duquel elle ramènera son enfant. Courageuse, elle vogue sur l’océan tumultueux des contractions, vagues successives qui lui arrachent des plaintes rauques. Durant les pauses qui lui semblent de plus en plus courtes, elle s’allonge par terre, frissonnante, tâche de ne pas penser au prochain spasme qui sera peut-être encore plus long et douloureux. Elle supplie mentalement son bientôt-né de participer avec elle à l’enfantement, de faire sa part en se laissant porter par chaque élan, de ne pas résister aux pressions mais de les prendre pour guide afin de quitter son abri devenu inhospitalier et de venir au monde…
Tendresse partagée
Enlacement complice qui dit l’amour, l’attachement abyssal
Tenir encore, serrer encore l’être aimé contre soi
Respirer l’odeur et sentir la chair vibrante
Non dans l’apaisement d’une nouvelle fois mais dans l’effroi du jamais plus
Jamais plus l’enfant choyé sur les genoux, la petite main sur le sein
Jamais plus cette magie de deux corps qui n’en font qu’un
Ultime étreinte
La dernière de toutes celles qui ont tressé ces liens inaltérables Parachèvement d’un ouvrage tissé avec bonheur et lenteur, jour après jour
Déchirement de la séparation
Corps amputé, morcelé
Rompu, fendu
Le spectacle est saisissant : en toile de fond, des nuages d’un gris cendré aux formes gigantesques, immenses arabesques alourdies de pluie et d’électricité, au bord de l’implosion, défilent à toute allure, rivalisent de vitesse dans une course effrénée et sur le devant de la scène qu’illuminent les éclairs éblouissants, les arbres dansent une chorégraphie funeste, terrifiante et fascinante, comme délestés de l’apesanteur, affranchis de la gravité qui les maintient rivés au sol. Le vent hurle sa mélodie, cadencée par la grosse caisse du tonnerre.
Il faudra lui dire. Tu as choisi de taire cela aux hommes – je ne vais pas te juger là-dessus, tu régleras ça avec eux et ta conscience si besoin – mais à elle, il faudra lui dire. Et lui donner le livre qui lui appartient. C’est son dû : son histoire et son identité. Qui peut vivre dans le monde sans savoir qui il est ? Et d’où il vient ? Personne. Les bêtes n’ont pas besoin de savoir cela, elles naissent, vivent, meurent sans questions car elles sont les enfants de la Terre. Les humains, c’est autre chose. Ils ont besoin de savoir sinon, ils passent leur vie à chercher le point d’encrage qui leur fait défaut. Ce faisant, ils en oublient de vivre.
Séverine Cressan in Nourrices, Lizzie, 2025.

Quatrième de couverture
Un premier roman français exceptionnel, aussi sensuel que bouleversant. A travers les aventures de quelques femmes, on découvre l’incroyable vie des nourrices, ces mères invisibles sur lesquelles a reposé toute une industrie pendant plusieurs siècles.
Dans ce village, c’est du corps des femmes qu’on tire l’argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son propre enfant à peine sevré, accueille chez elle comme tant d’autres une » petite de la ville « . Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné dans une clairière et à ses côtés un carnet qui raconte son histoire. Elle ne pourrait veiller sur ces trois nourrissons et quand celle dont elle a la garde meurt dans son sommeil, elle n’hésite pas à échanger les bébés. L’enfant mystérieuse prend la place de Gladie, cette petite fille qui lui avait été confiée…Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d’une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraine dans un univers où la nature et l’enchantement ne sont jamais loin et réinvente l’histoire de ces mères invisibles.
Source image & résumé
Nourrices – Séverine Cressan – Lizzie : Lien
Et mon avis en bref
Par une nuit de pleine lune, Sylvaine, nourrice, découvre un nouveau-né et un carnet abandonnés dans une clairière. Nourrices est un récit polyphonique mêlant conte, poésie et lettres, sur fond de maternité, d’exil et de sororité. Une lecture audio magistrale, portée par des voix bouleversantes, qui m’a profondément émue et éclairée sur l’histoire oubliée des nourrices et des liens maternels brisés… et créés aussi.
Ma note : 5/5
#Nourrices#NetGalleyFrance
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