Premières lignes #58

La maison vide

Laurent Mauvignier

Les éditions de Minuit – 2025

Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour ainsi dire sûr de la retrouver les yeux fermés ; j’ai fouillé partout où j’étais certain qu’elle se cachait, puis dans les endroits où j’étais convaincu que je ne la trouverais pas mais où je me suis raconté qu’elle avait pu échouer par je ne sais quel coup du hasard, me doutant bien qu’il était impossible qu’elle y soit sans que personne l’y ait mise – et depuis quand aurait-elle atterri là ?

Je la revois dans les tiroirs de la commode – c’est par ici qu’il fallait commencer, j’en étais sûr, par cette commode centenaire héritée de mon père, avec son plateau de marbre gris et rose fendu à l’angle supérieur gauche, son triangle presque isocèle qui n’a jamais été perdu et qui reste là, flottant comme un îlot en forme de part de tarte ou de pizza – mais cassé depuis quand et par qui ? – et qui n’a jamais été perdu ni jeté, même si la commode, en un siècle, n’a sans doute pas subi un seul déménagement, ou quelques-uns qu’elle n’aura vécus qu’à l’intérieur de la maison, passant peut-être, traînée par deux saisonniers réquisitionnés pour l’occasion, du rez-de-chaussée au couloir de l’étage pour finir ici, dans la chambre du cerisier, qu’on appelle chambre du cerisier depuis toujours, en sachant que ce toujours a commencé bien avant moi et avant mon père, qui lui aussi l’appelait chambre du cerisier – depuis toujours nous a-t-il affirmé, sorte de vérité antédiluvienne nimbée d’une aura qu’on percevait dans l’intonation qu’il avait en prononçant ce toujours, l’air impressionné par le mot –, surpris même qu’on lui demande confirmation, comme s’il était indigné qu’on ait pu imaginer, nous, ses enfants, un avant le cerisier, un avant la chambre, comme si dans son esprit chambre et cerisier étaient liés depuis l’éternité. Pour nous, c’est la chambre du cerisier et ce le sera encore longtemps, même si plus personne n’habite cette maison en hiver, les uns et les autres ne revenant s’y prélasser que pendant les vacances scolaires en avril, parfois des week-ends avant que débarque toute la fratrie, les femmes et les enfants d’abord, mais aussi les cousins, les cousines, les amis et les amies d’amis, tout ce petit peuple d’été qu’on retrouve tous les ans, sirotant à l’ombre du cerisier ou des magnolias des Negronis et des Spritz pour les plus citadins d’entre eux, du rosé pamplemousse pour ceux qui sont restés vivre à une encablure de la maison.

Laurent Mauvignier in La maison vide, Les Éditions de Minuit , 2025.



Le Goncourt 2025.

Je ne suis pas familière des sagas familiales ni des romans-fleuves qui demandent qu’on s’y installe pour un long moment. Mais parfois, il faut sortir de ses sentiers battus, bousculer ses habitudes de lecture, et se laisser porter par une œuvre qui nous dépasse un peu. Et puis, n’est-ce pas aussi ça, la magie de la littérature ? Oser l’inconnu, même quand il prend la forme d’un gros pavé intimidant mais estampillé de la bannière rouge affriolante. Et hop dans ma wishlist ✨

En attendant, c’est Sonia Boulimique des livres et La Bibliothèque Roz qui en parlent sur leurs blogs respectifs.

Et vous, vous l’avez déjà lu ? Est-ce que ces premières lignes vous donnent envie de lire la suite? Dites-moi en commentaires 😉

Dans tous les cas, je vous souhaite un bon dimanche!

2 réponses à « Premières lignes #58 »

  1. Avatar de Lilou

    Je ne lis pas forcément les prix littéraires… Parfois avec de bonnes surprises. Celui-ci je ne sais pas encore. J’attendrai ta chronique car un gros livre il faut que ça vaille le coup ! 😉

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    1. Avatar de Aïkà Valisoa

      Hello Lilou 🌞 Le Goncourt est une sorte de petite fête annuelle que j’attends avec beaucoup de curiosité… Mais il faut aussi que l’œuvre me plaise : ce n’est pas pour autant que j’achèterai les yeux fermés 😆 De plus, je t’avoue que le format pavé m’intimide et pas qu’un peu 😅 En tout cas, merci pour ta visite ma chère 😉

      Aimé par 1 personne

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